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Textes inédits issus du catalogue 30 ans


Bibliothèque écossaise
dirigée par Keith Dixon


La Bibliothèque écossaise est née d’un constat, d’une ambition et d’une rencontre. Le constat était qu’à l’aube du XXIe siècle, la littérature écossaise n’existait toujours pas dans l’imaginaire littéraire des Français. Certes, on connaissait quelques-uns des grands noms de cette littérature – Walter Scott, Robert Louis Stevenson, Conan Doyle, par exemple –, mais au mieux ils étaient vaguement attachés à une nébuleuse tradition anglo-saxonne qui cachait plus qu’elle ne faisait voir. L’ambition était donc de faire vivre cette littérature en traduction française, non pas par nationalisme écossais ou par goût pour le kitsch celtique, mais parce qu’elle manquait à la compréhension de la production culturelle d’outre-Manche, parce que la voix écossaise méritait largement sa place dans la polyphonie littéraire britannique entendue à l’étranger.

La rencontre avec AMM a permis de faire ensemble ce constat et de faire éclore cette ambition. Dès 1995 nous nous sommes mis d’accord, le directeur de collection que je suis et AMM, sur une liste de romans écossais modernes et contemporains de pre mier rang jusque-là totalement inconnus du public français. Notre projet était à la fois de constituer une bibliothèque de classiques modernes écrits en Écosse et de suivre la production romanesque contemporaine au fil du temps avec une prédilection pour des textes novateurs sur le plan du contenu et/ou de la forme. Ainsi, les lecteurs français ont pu découvrir la grande trilogie de Lewis Grassic Gibbon, écrite dans les années 30 et marquant un tournant dans l’histoire du roman britannique, ou le roman Young Adam, d’Alexander Trocchi, romancier et aventurier héroïnomane qui a fait scandale dans la Grande-Bretagne du début des années 60. C’est ainsi que des écrivains de Glasgow, comme Alasdair Gray, Louise Welsh ou James Kelman, ont pu se constituer un lectorat français, tout comme – plus récemment – le poète devenu romancier, John Burnside, dont l’univers romanesque est irrigué par une violence sourde.
L’Écosse est un petit pays – à peine plus de cinq millions d’habitants – mais sa littérature est foisonnante, surtout depuis les années 60 où la contestation de l’Union britannique a pris la forme d’un mouvement national et populaire, aboutissant aujourd’hui au statut d’autonomie. Nous avons fait le choix de la diversité, rappelant ainsi que l’identité culturelle de l’Écosse n’a rien de singulier. Nos auteurs écossais sont nés ou résident en Écosse, mais leur provenance culturelle est multiple : notre famille littéraire écossaise est large et inclusive. Suhayl Saadi, auteur de Psychoraag, est d’origine pakistano-afghane et, comme ses personnages, il est au carrefour de plusieurs cultures, de l’Occident et de l’Orient ; Alexander Trocchi est né dans une famille d’Italiens de Glasgow et ses romans apportent une touche de sensualité souvent manquant au roman écossais ; Dominic Cooper, dont les romans explorent les vies rudes de la côte ouest écossaise, entre mer et terre ingrate, est né en Angleterre ; James Meek préfère les terres lointaines, la Russie post-révolutionnaire, par exemple, dans Un acte d’amour, et en ce faisant il s’inscrit dans une autre tradition écossaise, celle de la découverte de l’étrange et de l’étranger, une tradition dont se sont nourris Stevenson et James Hogg avant lui. Mais une fois le texte trouvé, le travail du directeur de collection est loin d’être fini : établir le contact avec l’auteur pour mieux le comprendre et ainsi mieux cerner son œuvre, présenter le texte au futur traducteur et accompagner la traduction, surtout lorsqu’elle bute sur les spécificités de la langue ou de la culture écossaises. Certains auteurs ou certains textes posent de ce point de vue plus de défis que d’autres : trouver le ton juste pour traduire l’invective populaire dans un roman de Kelman, comprendre et traduire l’ironie subtile et les allusions culturelles foisonnantes dans l’œuvre de Gray nécessitent une vraie collaboration entre le traducteur et le passeur qu’est le directeur de collection. Passeur aussi dans le sens où, pour réussir une collection de littérature étrangère, il faut être prêt à passer d’une culture à une autre, à solliciter des collaborations et des soutiens dans le pays d’origine des textes et à susciter de l’intérêt dans le pays d’arrivée.
L’Écosse contemporaine de ce point de vue est un terrain d’expérimentation passionnante et il ne manque pas d’aides et de soutiens à ceux et celles qui participent à la diffusion de sa culture. Mais la France est aussi un grand pays d’accueil de littératures d’ailleurs, ce qui, dans notre cas, a facilité la promotion d’une littérature « émergente ».”






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Textes inédits issus du catalogue 30 ans


Bibliothèque allemande
dirigée par Nicole Bary
Une collection de littérature allemande ?


À l’origine, il y a toujours un coup de coeur, une passion, le désir irrépressible de faire partager un bonheur de lecture, une découverte. Mais il y a ensuite le désir de transmettre un double regard sur la littérature allemande. L’un est lié à l’histoire, l’autre à la langue. La rencontre de l’écriture de fiction et de la mémoire collective et historique est au coeur de la littérature allemande, toutes générations confondues. Pour les raisons historiques que l’on sait, la société allemande s’est construite depuis le milieu du XXe siècle sur une succession de ruptures – ruptures historiques des années 1945, 1949, 1961, 1968, 1989, ruptures est-ouest dans la division, puis la réunification. Plus inséré dans le champ sociopolitique que le roman français, le roman allemand continue à enregistrer les soubresauts des ruptures comme un sismographe. Au début du XXIe siècle, pas plus Christoph Hein que Wolfgang Hilbig, Volker Braun, Angela Krauss, Jochen Jung ou Ruth Schweikert ne s’incrivent dans la démarche que résumait assez bien le propos de Max Frisch, selon lequel les « intellectuels étaient appelés à prêter assistance aux politiques ».

Libérés de la posture élitaire de l’intellectuel déchiffrant le réel pour en trouver le sens, ils appréhendent dans la fiction une réalité humaine et sociétale en pleine transformation depuis vingt ans. Ils explorent les mémoires familiales et les secrets de famille jalousement gardés, revisitent deux pays disparus depuis 1990 qu’ils n’ont parfois même pas connus et qui ne survivent que dans leur imaginaire. Le second regard s’accroche à l’ambiguïté du mot allemand quand il se rapporte à la littérature : la littéra ture allemande, est-ce celle qui s’écrit et s’inscrit à l’intérieur de l’Allemagne ? Ou l’ensemble plus vaste que forme la littérature de langue allemande auquel appartiennent, outre les écrivains allemands, les autrichiens, les suisses, les roumains du Banat et de Transylvanie ainsi que tous ceux qui ont quitté leur pays et leur langue maternelle pour l’allemand, tous ceux qui, à la croisée de plusieurs cultures et de plusieurs langues, ont choisi l’allemand comme langue d’écriture. Cette diversité, qui n’est pas issue d’une relation colonialiste ou post-colonialiste, induit une fascinante relation à la langue. Elle introduit dans l’écriture distance et étrangeté comme le notait, en son temps, Elias Canetti qui n’apprit l’allemand qu’à l’âge de huit ans : « Je ne suis qu’un hôte dans la langue allemande. L’allemand est une langue qui s’est implantée en moi tardivement, douloureusement. C’est pour cette raison qu’elle est devenue la langue de ma prose littéraire, parce qu’elle est toujours restée pour moi entourée d’une aura d’étrangeté qui charge les mots d’une passion tout à fait particulière. »
À l’époque des retours identitaires, des déracinements, de l’effacement des frontières et du métissage des cultures et des langues, à l’époque de la cyberculture, les écrivains sont d’une grande mobilité qui n’est plus nécessairement vécue comme un exil, ni comme une émigration politique, sociale, économique, mais comme un déplacement fait d’allées et venues, d’allers et de retours, de « diasporisations » transversales et plurielles. C’est dans cette optique que la Bibliothèque allemande publie Saïd, Herta Müller, Sherko Fatah et Galsan Tschinag. Passeurs et passeuses de frontières, leur écriture est habitée par les langues de leur enfance, par leurs rythmes, leurs métaphores et leurs images. Elle distord et enrichit la langue qui la reçoit. Sans doute l’allemand, du fait de sa capacité structurelle à la construction et à la déconstruction, saitil accueillir leur parole dans son étrangeté, leur « être entre-deux-mondes » (Ette) qui fait leur originalité. Ces regards privilégiés sur le champ littéraire allemand n’excluent pas d’autres choix à venir. De nouveaux auteurs rejoindront les « anciens ». Ils ouvriront la voie vers de nouveaux horizons.”





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Textes inédits issus du catalogue 30 ans


Bibliothèque portugaise
dirigée par Pierre Léglise-Costa
Une littérature et un imaginaire différents



“Ce fut d’abord un double choc : celui d’un texte et celui d’une affinité. Le texte était un monologue fulgurant sur la guerre coloniale, la dictature, la solitude d’un homme. L’affinité venait de la découverte qu’une femme, belle au demeurant, ayant, au premier abord, peu à voir avec moi, avait en fait tout pour que je m’entende avec elle, peut-être même parfois, au-delà des mots, entre le goût de la séduction et celui de l’intelligence des choses, la liberté de penser, de bouger, et le plaisir, voire le besoin constant de la lecture. J’ai donc traduit, elle a donc publié, et un premier livre est sorti avec l’impossible titre du Cul de Judas. Les quotidiens français découvrirent du même coup que la littérature portugaise existait. Nous étions à un peu moins des dix ans de la révolution des Œillets. Le Portugal vivait une nouvelle ère, l’ancienne était cependant toujours là, enfouie dans la mémoire et les êtres, avec ses acquis et ses blessures.
Les écrivains investirent l’espace de la nouvelle liberté et ils surent trouver à la fois des styles originaux, une force du récit constamment entremêlé de la capacité métaphorique et poétique du portugais, et une génération de grands auteurs était née. Mais, également, d’autres, plus anciens, surent se renouveler, réfléchir en même temps aux nouvelles donnes comme aux questions profondes posées par l’existence du passé. Le Dieu manchot, titre proposé par l’auteur lui-même, est dans ce cas-là, Saramago inventait pour ainsi dire une nouvelle écriture entre le grand passé baroque et l’extrême modernité, pour essayer de saisir ce que serait l’identité portugaise. Pour des raisons de difficultés financières de l’époque, AMM l’a publié en coédition avec Albin Michel ; son auteur, encore aujourd’hui, nous sait gré de cette première traduction. C’est aussi dans ce milieu des années 80 que nous publiions deux écrivains femmes qui pourraient être une sorte de pendant des deux hommes : Lídia Jorge, dont Le Rivage des murmures demeure un livre d’une grande violence contenue, enfermée, regard de la femme dans la guerre des excolonies portugaises d’Afrique, et Agustina Bessa-Luís, celle qui avait osé dans les années 50, en pleine dictature, être au-delà du néoréalisme ambiant et des modes d’écriture pour inventer une Sibylle à la fois profondément enracinée dans les traditions ancestrales du nord du Portugal et totalement universelle dans sa quête et sa conquête de femme. L’idée de créer une collection de romanciers contemporains portugais surgit a posteriori de la publication de ces quatre auteurs majeurs, auxquels il faut ajouter Jorge de Sena, mort quatre ans après la révolution qui démocratisa le Portugal, et dont les nouvelles sont des joyaux. Elle a déjà fêté ses vingt-cinq ans et elle a entre-temps intégré un grand penseur, Eduardo Lourenço, un auteur rare et secret, Gabriela Llansol, d’autres écrivains de la génération qui « explosa » la littérature portugaise après 1974, comme Mário Cláudio, d’autres anciens comme Vergílio Ferreira, et plus récemment des très jeunes encore, comme Pedro Rosa Mendes et son extraordinaire texte, mi-récit de traversée à pied entre Angola et Mozambique, mi-évocation ou incantation, qu’est la Baie des tigres. L’Afrique luso phone précisément qui, elle aussi, peu à peu creuse le sillon original d’une littérature, à travers la langue portugaise, aussi multiple soit-elle, à la recherche d’une identité complexe ; à ce titre, Le Marchand de passés de José Eduardo Agualusa est un roman entraînant et sérieusement pertinent. Tout est ouvert et j’aimerais lors d’un anniversaire futur pouvoir m’enorgueillir d’avoir publié des traductions de nouveaux auteurs, d’avoir l’intense joie de découvrir des textes et de les offrir, fussent-ils en traduction. La langue portugaise est parlée dans tous les continents, alors, en parallèle avec la Bibliothèque brésilienne, qui est là dès l’origine des Éditions Métailié, une collection qui propose de beaux textes du monde entier dans les variantes d’une même langue est une ambition à la fois – et j’en suis conscient – démesurée et tout à fait possible. En 2000, Une île au loin de Luís Cardoso, venu de Timor, ce bout d’île lusophone au fin fond de l’Indonésie, est encore un pas dans ce sens. Ce fut aussi en 2000 que nous avons publié Des nouvelles du Portugal, à l’occasion du Salon du Livre de Paris pour lequel le Portugal était l’invité l’honneur. Ce recueil de 34 nouvelles d’écrivains, de tous âges et de toutes les latitudes mais vivant entre la Révolution de 1974 et 1999, dont le dénominateur commun était la langue portugaise, était conçu comme un regard sur ce qui était déjà pré sent et un petit passeport pour l’avenir. Ce recueil était publié dans la collection Suites. Celle-ci a la souplesse de proposer, dans un format éditorial plus proche d’un livre de poche, la réédition des romans et nouvelles de la Bibliothèque portugaise, mais également de prolonger celle-ci en publiant directement des titres soit venus d’ailleurs, soit d’auteurs d’un passé plus lointain, mais tout aussi prégnants, comme par exemple Eça de Queirós. Un public, cela se conquiert en quelque sorte à la longue. Il faut ainsi trouver de nouvelles pépites à lui proposer et continuer à faire briller les diamants déjà offerts. Nous en avons déjà fait découvrir quelques-unes, que parfois d’autres reprennent ensuite ; nous continuons à éditer les diverses facettes des autres.
Un mot encore pour les traducteurs : on a dit d’eux qu’ils étaient des « passeurs », peut-être ajouterai-je que leur art consiste à savoir transposer, en français dans ce cas, une syntaxe, la création d’une image, l’originalité d’une écriture. Chaque auteur est unique et il faut savoir le rendre comme tel à des lecteurs d’une autre langue que la sienne.
Sans fausse modestie nous pouvons dire que nous œuvrons à faire connaître un peu de la richesse de la littérature en langue portugaise et de l’imaginaire qui en est la source. Mais c’est toujours Tantale et Sisyphe en même temps. Célébrer, dites-vous ? Non, mais attendre, espérer, chercher, poursuivre.”


Photo réalisée par Daniel Mordzinski.

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Textes inédits issus du catalogue 30 ans



30 ans
Anne-Marie Métailié



Pourquoi fêter l'anniversaire d'une maison d'édition ? D'abord pour soi, me dit Beatriz de Moura, l'éditeur de Tusquets qui fête ses 40 ans, parce que si on ne le fait pas soi-même personne n'y pensera et que pour parler des livres les médias ont besoin "d'évènements". C'est aussi une occasion de mettre son activité en perspective et de faire un constat de ce qui a changé dans le métier. D'observer les mutations de vocabulaire au fil du temps : on a d'abord été un nouvel éditeur plein de promesses et de surprises ("Vous aidez votre mari?", peu de femmes créaient leur maison en 1979, nous étions deux, Régine Deforges et moi), puis un éditeur courageux (là on se sent condamné à l'oubli et légèrement méprisé) et enfin ces dernières années un éditeur indépendant paré de toutes les qualités, mais harcelé par les banquiers ("Vous dépassez le découvert autorisé. Faites quelque chose !").
Pour soi on est toujours le même, on défend toujours la même idée fixe, faire connaître les livres qu'on aime avec passion, vouloir les faire partager au maximum de lecteurs, ne publier que ce qu'on est prêt à défendre bec et ongles. Un éditeur doit être optimiste même sous des dehors dépressifs et surtout obstiné. C'est la condition pour bâtir un catalogue cohérent.
Le catalogue, c'est la définition de l'éditeur, c'est à travers lui qu'il construit une vision du monde dans laquelle il peut se reconnaître. Comme je dois une de mes plus belles colères à la découverte de la façon dont l'enseignement secondaire parle de l'édition aux lycéens, j'ai décidé d'essayer de montrer ce que pouvait être le métier d'éditeur dans les textes que vous trouverez au fil de ces pages.
Les différents directeurs de collection y expliquent leur travail. j'ai sollicité certains auteurs qui ont une expérience variée des relations éditoriales à travers le monde, puis ces intermédiaires indispensables qui vont de l'auteur au lecteur, nos complices les libraires, ainsi qu'un héros méconnu de cette chaîne, un représentant du diffuseur, qui parcourt un large secteur géographique pour porter jusque chez le libraire les arguments de l'éditeur en faveur de ses auteurs inconnus, ainsi qu'une critique curieuse et attentive du Monde des Livres. Pour ouvrir une perspective internationale et différente j'ai aussi demandé son avis à un agent qui travaille sur l'Amérique latine, les Etats-Unis et l'Europe. Certes ces textes sont extrêmement bienveillants à l'égard de notre travail, mais c'est notre anniversaire.
L'éditeur n'existe pas sans ses auteurs, aux Editions Métailié comme chez de nombreux confrères, ils sont le centre de la maison. Comme parfois pour comprendre une façon de faire rien ne vaut une photo, Daniel Mordzinski m'a offert l'usage des photos qu'il a prises au long des 20 dernières années, les photos d'un grand photographe amoureux de la littérature et des écrivains.
J'ai choisi d'ouvrir sur cette scène drôle : sur une plage des Asturies, le jeu de la corde entre des éditeurs de différents pays et les auteurs qu'ils publient. Pas un affrontement, un jeu entre partenaires dans lequel tous gagnent. Puis un groupe d'éditeurs sous des parapluies à Francfort, nous nous sommes rencontrés parce que nous publions les mêmes auteurs, à vrai dire cela a commencé autour de Luis Sepúlveda, et nous échangeons des informations et des livres, des consolations aussi. C'est également dans ces rencontres amicales que se construisent les catalogues. Ensuite les portraits du groupe se succèdent, j'aime réunir mes auteurs, les présenter les uns aux autres par-dessus pays et continents, ils se parlent, se voient, ils ont des choses à se dire, leurs œuvres si différentes suivent des routes qui tiennent le même cap.
Pour aller dans le sens de ce qu'on enseigne sur l'édition à la jeunesse des écoles : oui, l'argent est important. J'ai découvert ce métier en tant que sociologue en classant les éditeurs en nuages de points selon deux axes : le "pouvoir symbolique" et le "pouvoir économique" et j'ai compris que l'essentiel m'échapperait tant que je serais extérieure, mais j'en ai tiré une idée très claire. Un éditeur ne peut pas être un bon éditeur s'il ne gagne pas d'argent. Il doit être capable de vendre ses livres pour payer les auteurs, pour qu'ils puissent continuer à écrire, il doit faire de bonnes ventes pour pouvoir suivre le travail de ses écrivains, financer la découverte de nouveaux auteurs qui vendront peu, répartir l'argent qu'il gagne avec certains sur des inconnus qui sont l'avenir d'un catalogue, prendre tous les risques. Ce que me cachaient les "axes de pouvoir", c'est que l'éditeur est au service de l'œuvre de ses auteurs. C'est eux qui sont les plus importants.
Alors maintenant quoi ? Un catalogue dont 80% des auteurs étaient inconnus, souvent même dans leur pays quand on les a publiés, et dont beaucoup ont connu la célébrité ensuite parce qu'ils étaient publiés au pays du prix unique, des libraires exceptionnels , des lecteurs impénitents et curieux. Alors quelles perspectives pour la maison ? A l'aube du livre numérique, savoir que l'important c'est le contenu, c'est la littérature, pas le support sur lequel on le lit.
Continuer jusqu'au bout à vivre cette passion de découverte. S'asseoir avec ses auteurs, ces demi-dieux créateurs de mondes, les coudes sur la table pour partager la gourmandise, le vin et les histoires, pousser les chaises pour faire de la place aux nouveaux, les inviter à partager l'amitié et la littérature, et à la fin être toujours un éditeur : mourir de plaisir en lisant!"

Photo réalisée par Daniel Mordzinski.
(Gauche) Les éditeurs : Luigi Brioschi (Guanda), un inconnu, Georges Miressiotis (Opera), AMM, Manuel Valente (Porto Editora), Ray-Güde Mertin (agent)
(Droite) Les auteurs : Mario Delgado-Aparaín, Luis Sepúlveda, Victor Hugo de La Fuente (
Le Monde Diplomatique, Chili), Alfredo Pita, Hernán Rivera Letelier, Ramon Díaz-Eterovic, José Manuel Fajardo, Antonio Sarabia.

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Evènements

  • L'Odéon-Théâtre de l'Europe - Samedi 17 octobre à 15h
    Lecture de Luis Sepúlveda et Bernard Giraudeau.

    Lecture d'extraits de La Lampe d'Aladino et de L'Ombre de ce que nous avons été par l'auteur Luis Sepúlveda et pour la version française par Bernard Giraudeau.

    Réservations au 01 44 85 40 40 / Tarifs : 5 - 12 €

  • Lídia Jorge au Centre Georges Pompidou - Jeudi 22 octobre à 19h30

    Lecture d'extraits du Vent qui siffle dans les grues dans le cadre des Lectures au Musée, Salle de l'exposition temporaire elles@centrepompidou

    Réservations : 01 44 78 12 33 /Tarifs : 3,50 - 4,50 €

  • Rencontre avec Cristovão Tezza et Alicia Dujovne-Ortiz au Café El Sur - Samedi 17 octobre à 15h30 et 18h

    Café El Sur, 35 boulevard Saint-Germain 75005 Paris.
    www.cafe-elsur.com




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Texte inédit de Stéphane Dovert



Rêves d'Asie

Je suis spécialiste de l’Asie du Sud-Est : l’affaire est entendue. J’y ai vécu presque vingt ans et j’y ai noirci de nombreux carnets de recherche qui sont devenus autant de livres. L’honorable lecteur de ce blog consacré à la littérature pourrait donc être tenté de se demander, comme ça, en passant, pour changer un peu des belles lettres, ce qu’un spécialiste de l’Asie du Sud-Est aurait à dire sur l’actualité des pays qu’il étudie. Après tout c’est son boulot de les connaître et il n’a pas fait toutes ces années d’études pour se taire lorsque les balles sifflent, les cadenas se ferment ou les compagnies pétrolières collaborent avec des régimes indignes. Bien sûr ce ne sont que des exemples, mais puisqu’on en parle dans la presse, il revient à l’orientaliste de témoigner au nom du droit à l’information de ceux qui n’en ont pas forcément l’usage mais qui peuvent nourrir leur ego de leurs indignations à défaut de modifier la marche du monde.

Certains spécialistes s’acquittent avec célérité de leur tâche politico-médiatique. Ils prennent quelques risques au passage : celui de se voir priver des visas d’accès à leurs précieux terrains et celui, non négligeable, de voir leurs collègues moins aventureux leur reprocher cette faiblesse coupable (De la vulgarisation et de l’engagement ? Et pourquoi pas du french cancan pendant qu’on y est !). Chercheur, j’ai souvent levé très haut la jambe, camouflant parfois derrière un pseudonyme que je vous laisse le soin d’identifier des publications sur l’art et la manière pour les États de réprimer ceux de leurs citoyens qui n’avaient pas l’heur de leur plaire. Je m’en suis pris aux méchants pour défendre les gentils (les victimes appartiennent par définition à la seconde catégorie). C’est quelquefois un peu décourageant mais, l’un dans l’autre, c’est plutôt bon pour l’estime de soi.

Hélas, la morale est parfois espiègle et nous conduit à d’ironiques parties de cache-cache. Tenez, je vous en propose une petite. Imaginons (car bien sûr tout cela relève de la fiction, vous savez : « Toute ressemblance ou similitude avec… ») qu’une junte militaire ignoble (pléonasme) qui opprime sa population et enferme sa Prix Nobel de la Paix dispose dans son espace maritime de quantités importantes de gaz naturel. Disons que c’est injuste mais pas impossible. Prenons maintenant une grosse compagnie occidentale (disons même qu’elle est française, pour nous sensibiliser davantage à l’histoire) dont le boulot est d’exploiter du gaz. Postulons maintenant que ladite compagnie travaille préférentiellement dans les pays riches en hydrocarbures plutôt que dans ceux qui sont riches en démocratie. C’est ballot mais les deux cartes n’ont pas vraiment tendance à coïncider. Qu’est-ce qui se produit ? Je vous le donne en mille : la vilaine junte et la grosse compagnie s’associent pour faire fructifier leurs intérêts communs. Comme la vilaine junte ne se débrouille pas très bien en affaires (l’économie militaire est à l’économie ce que la musique militaire est à la musique), la compagnie négocie un contrat vraiment très joli. C’est un peu dommage pour la population du pays parce qu’elle bénéficiera moins de l’exploitation qu’elle aurait pu, mais comme de toute façon, on prend pour acquis qu’une vilaine junte est une vilaine junte, on postule, sans jamais se donner la peine de le vérifier, qu’elle utilise tout ce qu’on lui verse pour son seul profit.

La grosse compagnie s’installe et il lui faut un coup de main pour poser ses tuyaux. Les militaires du cru, comme ils le font tout le temps lorsqu’ils ont une bonne idée de terrassement, mobilisent la population pour faire le boulot. On ne lui demande pas à proprement parler son avis, à la population, mais comme de toute façon on ne le lui demande jamais… Il se trouve pourtant en Occident des gens très engagés pour s’émouvoir de tout ça. Ça n’empêche pas la compagnie de commencer à pomper et la vilaine junte de s’en réjouir à hauteur des dividendes qu’elle perçoit.

Reprenons notre histoire dix ans plus tard. Les romanciers partagent avec les chercheurs un penchant pour ce type d’ellipse. La grosse compagnie doit maintenant faire face à la concurrence de tout un tas de concurrentes auxquelles elle a ouvert la voie. C’est la foire d’empoigne sur les nouvelles concessions. Mais elle tient ferme les siennes. Satisfaite de son affaire qui, au total, vaut bien le PNB d’une île du Pacifique, elle a même décidé qu’elle ne devait pas être égoïste. Elle a ses œuvres. Elle distribue bon an mal an un million de dollars de gentillesse pour la santé, l’éducation et le bien manger des populations riveraines de ses installations, mais aussi des autres. Elle paye bien ses employés. Elle les forme. Elle les choie. Elle les promeut. Ce dévouement participe peut-être d’une politique de communication, allez savoir, mais il est incontestable. Pour autant il est toujours en Occident des esprits grincheux qui veulent lui faire plier bagage. Vous en êtes même peut-être. Mais que doit donc faire la grande compagnie ? Partir ? Répondez en votre âme et conscience, comme si vous étiez maître de tous les destins (c’est assez grisant de temps en temps) et consultez dans la foulée les résultats de notre grand test :

1 – Vous avez répondu qu’elle devait partir : bravo ! Vous avez gagné le prix des droits de l’homme. La vile compagnie va immédiatement vendre ses avoirs à une collègue asiatique (elles n’attendent que ça) réalisant au passage une très confortable plus-value. Finie la politique modèle de gestion des ressources humaines. Envolés les centaines de milliers de dollars annuels pour les riverains ; oubliée la lutte contre le sida et la cécité. Les compagnies pétrolières de la région n’ont pas besoin de tout ça pour se sentir à l’aise dans leur activité. Bref : vous provoquez le malheur de beaucoup au nom de valeurs morales qui ne vous coûtent rien ; le tout pour un résultat nul.

2 – Vous avez répondu que la grande compagnie devait rester. Bravo ! Vous avez gagné le prix de l’éthique sociale et du pragmatisme. Vous avez prouvé du même coup qu’on pouvait rafler la mise en faisant oublier ses vilenies initiales par des avantages comparatifs hors de proportion avec les profits dégagés. Bref : vous avez démontré que le crime paye.

3 – Vous avez refusé de vous prononcer. Bravo, c’était à la fois lâche et malin, mais ça ne vous empêche pas d’utiliser plein d’hydrocarbures avec votre mode de vie prédateur. Vous rendez ainsi les agissements de la grosse compagnie, et de toutes ses collègues, indispensables.

Merci d’avoir joué avec nous.

Et moi, dans tout ça. Eh bien moi, j’aime bien les belles histoires inextricables. C’est vraiment bien d’être romancier. Avec des scénarios de fiction pareils, vous reconnaîtrez que ça serait bête de s’intéresser à la réalité.

Stéphane Dovert, le 21 septembre 2009


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chronique de Luis Sepúlveda


Vies de chiens

Les deux histoires suivantes, rigoureusement vraies, concernent des chiens particuliers, des chiens originaux, sans race définie, des chiens débrouillards qui dorment n’importe où et sont des monuments de petite liberté sur quatre pattes.
La première parle d’une chienne qui a fait les gros titres des journaux espagnols. Pendant onze ans, la fourrière, la société protectrice des animaux, la garde civile, la police autonome du pays basque et plusieurs douzaines de volontaires de San Sébastian tentèrent sans succès d’attraper cette chienne marron, aux longues oreilles et au regard triste qui trainait dans la station balnéaire de La Concha, le quartier des tapas et le marché de cette belle ville basque. Elle n’avait pas de nom mais on l’appelait La Negra. Elle n’était ni grosse ni maigre, n’aboyait pas après les passants et avait l’habitude de s’asseoir à la porte des bars ou aux terrasses des cafés en espérant qu’on lui jette un reste de jambon, une gamba méprisée et, avec un peu de chance, un morceau de viande.
Elle ne mendiait pas et ne jetait pas des regards affamés. Elle attendait tout simplement et remerciait les gens de leur générosité en agitant légèrement la queue. Un jour, quelqu’un dit qu’elle montrait certaines caractéristiques de la race labrador et, pendant onze ans, La Negra s’est amusée à courir près des cyclistes quand le Tour d’Espagne passait par le pays basque ou à marcher au premier rang des manifestations contre la violence criminelle de l’E.T.A.
En certaines occasions ceux qui avaient l’intention de l’attraper pour l’emmener en lieu sûr faillirent y parvenir mais La Negra échappait à leurs lassos et à leurs filets et, une fois à l’abri, elle aboyait, heureuse d’être en liberté vagabonde et libre.
La vie des chiens est courte, ils vieillissent d’un coup, deviennent lents, maladroits, perdent leur flair et leur vue. C’est ce qui se passa pour La Negra et un après-midi d’août, elle ne put échapper au filet lancé par les employés municipaux mais sa capture eut lieu devant des témoins et ceux-ci se mirent à appeler la mairie pour savoir ce qui était arrivé à La Negra. Devant une telle insistance, on l’emmena le lendemain dans un refuge de la SPA. Jamais une chienne ne fit l’objet d’autant de demandes d’adoption, tous les habitants de San Sébastian semblaient vouloir la prendre en charge, et la conséquence d’une telle popularité fut que sa captivité ne dura pas plus de deux jours. Débarrassé de ses parasites, lavée et joyeuse elle fut remise à une famille qui refusa de changer ses habitudes et La Negra continue aujourd’hui à se promener sur La Concha, trotte à côté des cyclistes, amuse les touristes et arbore autour de son cou la sécurité d’un collier qui fait d’elle une chienne avec un domicile connu.
L’autre animal, un petit chien appelé Chiquito n’a pas eu autant de chance. Il y a sept ans alors qu’il déambulait dans le centre de Santa Fe, en Argentine, il eut la mauvaise idée de mettre son nez dans un sac en plastique qui avait un propriétaire, un type irascible qui, après avoir acheté quelques kilos de viande pour un barbecue, s’était arrêté à la terrasse d’un café pour boire quelques bières en laissant le sac en plastique par terre. Chiquito ne vola pas la viande, ne la goûta pas, il se contenta de la flairer mais cela suffit pour que le type lui balance deux coups de pied. Chiquito se défendit et, même s’il ne parvint pas à le mordre, lui déchira le pantalon.
Chiquito fut capturé par la police et l’énergumène au pantalon déchiré exigea qu’on le tue. Les policiers de Santa Fe refusèrent de l’abattre alors le type porta l’affaire devant la justice.
Un procès eut lieu. Chiquito fut déclaré coupable d’avoir blessé légèrement le misérable qui l’avait agressé et passa six ans en prison dans un commissariat. Tout récemment la page « Liberté pour Chiquito » de Facebook affichait des milliers de signatures demandant sa liberté ou un procès équitable.
Chiquito est mort en prison, à dix huit ans. Les policiers qui s’occupaient de lui assuraient que, jusqu’au dernier jour, il regardait la rue et soupirait avec la tristesse pleine de dignité de ce qui savent perdre.
J’ai deux bergers allemands, Zarko et Laika. Assis parfois avec eux dans le jardin, je leur raconte des histoires. Celle de La Negra leur a plu mais je ne sais pas si je leur raconterai un jour celle de Chiquito.



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chronique de Luis Sepúlveda


La télévision, ce véhicule culturel

En triant le genre de vieux papiers qu’on garde sans savoir pourquoi, j’ai trouvé mon contrat de travail avec une chaîne de télévision de Guayaquil, établi en 1978, il y a plus de trente ans. Ce document stipulait que j’étais engagé, ainsi que mon ami Jorge Guerra, l’inoubliable Pin Pon, « pour concevoir une grille de programme d’un niveau culturel élevé en accord avec le principal l’objectif de la télévision : être un véhicule culturel ».
Un véhicule est un objet capable de voler, de se déplacer sur des rails, sur l’eau et sur les routes en transportant des personnes ou des choses. Il peut aussi ne pas avoir de forme définie et naviguer à travers les ondes. Le concepteur des programmes de télévision devient ainsi une sorte d’ingénieur chargé d’imaginer un véhicule susceptible d’aller dans une direction déterminée, c'est-à-dire en avant, en arrière, en haut, en bas, sur côtés ; des possibilités de mouvement nombreuses et très stimulantes. C’est ce que nous pensions, mon ami Jorge Guerra et moi, pendant notre voyage de Quito à Guayaquil, dans ce pays appelé l’Equateur qui fut l’un des points de chute de nos exils respectifs.


Dans cette chaîne de télévision on pouvait voir la mire et puis, à partir de midi, les programmes se succédaient jusqu’à deux heures du matin. Le drapeau équatorien apparaissait alors, l’hymne national se faisait entendre après quoi la mire remplissait de nouveau l’écran jusqu’au lendemain. Nous devions donc couvrir quatorze heures d’émissions culturelles et un pareil défi nous a rempli d’enthousiasme pendant que nous dégustions, à la gare routière, les bananes frites et le café amer et fort du petit déjeuner. Nous devions prendre en considération les deux plages d’information, d’une demie heure chacune, ce qui nous laissait treize heures à remplir de culture, nous dit-on dans les bureaux de la chaîne mais un directeur nous rappela qu’il y avait des spots publicitaires d’une durée de quinze minutes entre les différentes émissions et nous recommanda de ne pas oublier les deux heures d’informations sportives suivant les journaux télévisés ni l’espace spirituel acheté par l’église catholique et encore moins les soixante minutes de L’Heure du Seigneur de l’Eglise évangéliste Jésus Christ des Saints des Derniers Jours.
Ni Jorge Guerra ni moi n’étions des génies des mathématiques mais, après un rapide calcul, nous avons estimé que nous disposions d’environ sept heures de programmation culturelle à combler. Le défi restait très stimulant.
La première chose que nous avons prévue était un espace consacré aux enfants, entre six et sept heures de l’après-midi. Le merveilleux Pin Pon allait conquérir les petits équatoriens lui qui avait appris à se laver les dents à des millions de gamins chiliens, à faire la différence entre la vérité et la mystification, à reconnaître les notes de musique et à savoir que la pluralité chromatique qui embellit la vie naît des trois couleurs primaires. C’est ce que nous pensions et, pleins d’enthousiasme, nous avons ajouté une émission qui s’appellerait Après Midi au Cinéma pendant laquelle on projetterait tous les jours un film latino américain précédé de dix minutes de commentaires. Pour le dimanche après-midi et parce que nous étions tous les deux fanas des films avec Jean Gabin, Lino Ventura et Alain Delon, nous avons imaginé une émission consacrée au cinéma français intitulée L’Ecran (nous étions très francophiles). Et pour finir, un programme consacré aux livres, un autre aux grands documentaires historiques et, cerise sur le gâteau, un concours pour scénaristes de feuilletons.
Les directeurs ont trouvé ça très bien, c’est du moins ce qu’ils ont dit avant de nous indiquer qu’entre les journaux télévisés et les émissions religieuses, il y avait plusieurs concours de danse, un autre pour l’élection de Miss Equateur et aussi des séries nord-américaines comme Bonanza, Star Trek, Des agents très spéciaux, Ma sorcière bien aimée, Le Grand Chaparral et les Incorruptibles.
Le défi perdait de son ampleur mais restait stimulant aussi, pour nous éviter de longues discussions, nous avons demandé de combien d’espace nous disposions.
L’un des directeurs s’est gratté la tête avant de répondre qu’en fait il s’agissait d’imaginer une émission de quinze minutes proposant des questions avec trois réponses possibles, deux mauvaises et une bonne. Il pourrait s’intituler Vous êtes incollable, serait sponsorisé par « Durán électroménager » et les concurrents gagneraient chaque semaine un rasoir électrique. Les questions, d’un contenu culturel élevé, devraient porter sur des sujets que les gens connaissaient plus ou moins car la culture doit aider le public à se sentir bien et non à se compliquer la vie. Si cela nous semblait judicieux, ce programme passerait juste avant la fin des émissions, à une heure quarante cinq du matin, sauf en cas de retransmission d’une partie de foot importante.
Curieusement, ni Jorge Guerra ni moi n’avons haï la télévision après cette entrevue. Nous sommes revenus à Quito, nous avons conçu pour une autre chaîne aux intentions moins prétentieuses une émission qui mélangeait les genres, une sorte de feuilleton humoristique intitulé Dans l’intimité de la Famille Chiriboga mais il n’a pas duré longtemps car les personnages s’obstinaient à se moquer du gouvernement.
Peu de temps après, Jorge Guerra est parti à Cuba où Pin Pon, son personnage, a fait les délices de deux générations de petits cubains et j’ai, moi aussi, poursuivi ma route.
Jorge Guerra est rentré au Chili en 1988 où il a lutté à sa manière pour renverser la dictature. Pin Pon, son personnage d’éternel enfant, a semé l’agitation dans les bidonvilles, est monté sur les barricades et puis nous nous sommes retrouvés en 1998 autour d’une bouteille de vin qui nous a rappelé nos années d’exil équatorien avec attendrissement.
Mon ami est mort au Chili, en février de cette année, et je le sens à mes côtés tandis que je regarde le vieux document qui nous a fait rêver d’être les génies de la télévision.


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A paraître le 20 août MANITUANA, l’épopée de l’Indépendance des Etats-Unis dans la version des vaincus



Par le collectif italien Wu Ming - Prix Sergio Leone 2007, Prix Salgari du roman d’aventure 2008. Dans ce livre, best-seller en Italie et ailleurs, le collectif de cinq auteurs italiens dénommé Wu Ming allie le souffle des grands récits épiques aux ressorts palpitants du roman-feuilleton pour nous raconter la naissance des États-Unis d’Amérique vue du côté des perdants de l’Histoire.


En 1775, il existait dans la vallée du fleuve Mohawk un monde métis, baptisé Iroquirlande, où six tribus iroquoises avaient tissé des liens de sang avec des Écossais et des Irlandais sous la protection de Sir William Johnson, commissaire des Affaires indiennes. Maintenant les terres ancestrales sont menacées par l’avidité des colons qui veulent se libérer de la couronne d’Angleterre. La guerre arrive de Boston et se rapproche, de vieux liens se rompent et la terre devient le théâtre de scènes d’horreur. Le chef de guerre Joseph Brant Thayendenaga essaiera d’en appeler au roi, il ira à Londres avec Philip, dit le Grand Diable, guerrier mohawk redouté et lecteur de Shakespeare, Peter, l’adolescent peau-rouge qui joue du violon et combattra dans les armées du roi, Esther qui a le don des visions comme sa tante Molly, la mère des nations iroquoises.
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Le matin elle pouvait entendre la terre respirer…
L’après-midi elle entendait l’herbe pousser…
Le soir elle voyait où le vent allait se reposer.


Beaucoup de choses invisibles sont pourtant aussi claires que la calligraphie. A cet endroit on trouve d’incroyables cascades et forêts, un endroit que les gens appellent Manituana, le jardin des belles âmes. Lorsque qu’on y pose son regard on comprend pourquoi il s’appelle ainsi tant il y a de verdure, de l’eau. La vie est là.
Ce conte se passe au milieu de l’Atlantique, dans une vallée où coule une rivière. Le début de la révolution créa l’Amérique. Ce conte se passe du mauvais côté de l’histoire mais tout y est encore possible.


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Chronique de Luis Sepúlveda


QUI ETES-VOUS ?

Quand je dis « moi aussi je suis journaliste », je le fais avec beaucoup d’humilité car il me revient en mémoire une vaste galerie de photographies où se trouvent les visages de Juan Pablo Cárdenas, un grand journaliste et, de ce fait, otage personnel de Pinochet, de Pepe Carrasco assassiné par Pinochet pour cette même raison, de Rodolpho Walsh, écrivain et grand journaliste, assassiné par la dictature argentine, de José Luis Lopéz de la Calle, grand journaliste assassiné par l’ETA. A ceux-ci viennent s’ajouter d’autres illustres collègues de la corporation rencontrés sur mon chemin c’est pourquoi quand je dis « moi aussi je suis journaliste », je le dis avec fierté mais ma fierté est de courte durée car la profession est en pleine décadence.

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