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chronique de Luis Sepúlveda


La télévision, ce véhicule culturel

En triant le genre de vieux papiers qu’on garde sans savoir pourquoi, j’ai trouvé mon contrat de travail avec une chaîne de télévision de Guayaquil, établi en 1978, il y a plus de trente ans. Ce document stipulait que j’étais engagé, ainsi que mon ami Jorge Guerra, l’inoubliable Pin Pon, « pour concevoir une grille de programme d’un niveau culturel élevé en accord avec le principal l’objectif de la télévision : être un véhicule culturel ».
Un véhicule est un objet capable de voler, de se déplacer sur des rails, sur l’eau et sur les routes en transportant des personnes ou des choses. Il peut aussi ne pas avoir de forme définie et naviguer à travers les ondes. Le concepteur des programmes de télévision devient ainsi une sorte d’ingénieur chargé d’imaginer un véhicule susceptible d’aller dans une direction déterminée, c'est-à-dire en avant, en arrière, en haut, en bas, sur côtés ; des possibilités de mouvement nombreuses et très stimulantes. C’est ce que nous pensions, mon ami Jorge Guerra et moi, pendant notre voyage de Quito à Guayaquil, dans ce pays appelé l’Equateur qui fut l’un des points de chute de nos exils respectifs.


Dans cette chaîne de télévision on pouvait voir la mire et puis, à partir de midi, les programmes se succédaient jusqu’à deux heures du matin. Le drapeau équatorien apparaissait alors, l’hymne national se faisait entendre après quoi la mire remplissait de nouveau l’écran jusqu’au lendemain. Nous devions donc couvrir quatorze heures d’émissions culturelles et un pareil défi nous a rempli d’enthousiasme pendant que nous dégustions, à la gare routière, les bananes frites et le café amer et fort du petit déjeuner. Nous devions prendre en considération les deux plages d’information, d’une demie heure chacune, ce qui nous laissait treize heures à remplir de culture, nous dit-on dans les bureaux de la chaîne mais un directeur nous rappela qu’il y avait des spots publicitaires d’une durée de quinze minutes entre les différentes émissions et nous recommanda de ne pas oublier les deux heures d’informations sportives suivant les journaux télévisés ni l’espace spirituel acheté par l’église catholique et encore moins les soixante minutes de L’Heure du Seigneur de l’Eglise évangéliste Jésus Christ des Saints des Derniers Jours.
Ni Jorge Guerra ni moi n’étions des génies des mathématiques mais, après un rapide calcul, nous avons estimé que nous disposions d’environ sept heures de programmation culturelle à combler. Le défi restait très stimulant.
La première chose que nous avons prévue était un espace consacré aux enfants, entre six et sept heures de l’après-midi. Le merveilleux Pin Pon allait conquérir les petits équatoriens lui qui avait appris à se laver les dents à des millions de gamins chiliens, à faire la différence entre la vérité et la mystification, à reconnaître les notes de musique et à savoir que la pluralité chromatique qui embellit la vie naît des trois couleurs primaires. C’est ce que nous pensions et, pleins d’enthousiasme, nous avons ajouté une émission qui s’appellerait Après Midi au Cinéma pendant laquelle on projetterait tous les jours un film latino américain précédé de dix minutes de commentaires. Pour le dimanche après-midi et parce que nous étions tous les deux fanas des films avec Jean Gabin, Lino Ventura et Alain Delon, nous avons imaginé une émission consacrée au cinéma français intitulée L’Ecran (nous étions très francophiles). Et pour finir, un programme consacré aux livres, un autre aux grands documentaires historiques et, cerise sur le gâteau, un concours pour scénaristes de feuilletons.
Les directeurs ont trouvé ça très bien, c’est du moins ce qu’ils ont dit avant de nous indiquer qu’entre les journaux télévisés et les émissions religieuses, il y avait plusieurs concours de danse, un autre pour l’élection de Miss Equateur et aussi des séries nord-américaines comme Bonanza, Star Trek, Des agents très spéciaux, Ma sorcière bien aimée, Le Grand Chaparral et les Incorruptibles.
Le défi perdait de son ampleur mais restait stimulant aussi, pour nous éviter de longues discussions, nous avons demandé de combien d’espace nous disposions.
L’un des directeurs s’est gratté la tête avant de répondre qu’en fait il s’agissait d’imaginer une émission de quinze minutes proposant des questions avec trois réponses possibles, deux mauvaises et une bonne. Il pourrait s’intituler Vous êtes incollable, serait sponsorisé par « Durán électroménager » et les concurrents gagneraient chaque semaine un rasoir électrique. Les questions, d’un contenu culturel élevé, devraient porter sur des sujets que les gens connaissaient plus ou moins car la culture doit aider le public à se sentir bien et non à se compliquer la vie. Si cela nous semblait judicieux, ce programme passerait juste avant la fin des émissions, à une heure quarante cinq du matin, sauf en cas de retransmission d’une partie de foot importante.
Curieusement, ni Jorge Guerra ni moi n’avons haï la télévision après cette entrevue. Nous sommes revenus à Quito, nous avons conçu pour une autre chaîne aux intentions moins prétentieuses une émission qui mélangeait les genres, une sorte de feuilleton humoristique intitulé Dans l’intimité de la Famille Chiriboga mais il n’a pas duré longtemps car les personnages s’obstinaient à se moquer du gouvernement.
Peu de temps après, Jorge Guerra est parti à Cuba où Pin Pon, son personnage, a fait les délices de deux générations de petits cubains et j’ai, moi aussi, poursuivi ma route.
Jorge Guerra est rentré au Chili en 1988 où il a lutté à sa manière pour renverser la dictature. Pin Pon, son personnage d’éternel enfant, a semé l’agitation dans les bidonvilles, est monté sur les barricades et puis nous nous sommes retrouvés en 1998 autour d’une bouteille de vin qui nous a rappelé nos années d’exil équatorien avec attendrissement.
Mon ami est mort au Chili, en février de cette année, et je le sens à mes côtés tandis que je regarde le vieux document qui nous a fait rêver d’être les génies de la télévision.


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A paraître le 20 août MANITUANA, l’épopée de l’Indépendance des Etats-Unis dans la version des vaincus



Par le collectif italien Wu Ming - Prix Sergio Leone 2007, Prix Salgari du roman d’aventure 2008. Dans ce livre, best-seller en Italie et ailleurs, le collectif de cinq auteurs italiens dénommé Wu Ming allie le souffle des grands récits épiques aux ressorts palpitants du roman-feuilleton pour nous raconter la naissance des États-Unis d’Amérique vue du côté des perdants de l’Histoire.


En 1775, il existait dans la vallée du fleuve Mohawk un monde métis, baptisé Iroquirlande, où six tribus iroquoises avaient tissé des liens de sang avec des Écossais et des Irlandais sous la protection de Sir William Johnson, commissaire des Affaires indiennes. Maintenant les terres ancestrales sont menacées par l’avidité des colons qui veulent se libérer de la couronne d’Angleterre. La guerre arrive de Boston et se rapproche, de vieux liens se rompent et la terre devient le théâtre de scènes d’horreur. Le chef de guerre Joseph Brant Thayendenaga essaiera d’en appeler au roi, il ira à Londres avec Philip, dit le Grand Diable, guerrier mohawk redouté et lecteur de Shakespeare, Peter, l’adolescent peau-rouge qui joue du violon et combattra dans les armées du roi, Esther qui a le don des visions comme sa tante Molly, la mère des nations iroquoises.
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Le matin elle pouvait entendre la terre respirer…
L’après-midi elle entendait l’herbe pousser…
Le soir elle voyait où le vent allait se reposer.


Beaucoup de choses invisibles sont pourtant aussi claires que la calligraphie. A cet endroit on trouve d’incroyables cascades et forêts, un endroit que les gens appellent Manituana, le jardin des belles âmes. Lorsque qu’on y pose son regard on comprend pourquoi il s’appelle ainsi tant il y a de verdure, de l’eau. La vie est là.
Ce conte se passe au milieu de l’Atlantique, dans une vallée où coule une rivière. Le début de la révolution créa l’Amérique. Ce conte se passe du mauvais côté de l’histoire mais tout y est encore possible.


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Chronique de Luis Sepúlveda


QUI ETES-VOUS ?

Quand je dis « moi aussi je suis journaliste », je le fais avec beaucoup d’humilité car il me revient en mémoire une vaste galerie de photographies où se trouvent les visages de Juan Pablo Cárdenas, un grand journaliste et, de ce fait, otage personnel de Pinochet, de Pepe Carrasco assassiné par Pinochet pour cette même raison, de Rodolpho Walsh, écrivain et grand journaliste, assassiné par la dictature argentine, de José Luis Lopéz de la Calle, grand journaliste assassiné par l’ETA. A ceux-ci viennent s’ajouter d’autres illustres collègues de la corporation rencontrés sur mon chemin c’est pourquoi quand je dis « moi aussi je suis journaliste », je le dis avec fierté mais ma fierté est de courte durée car la profession est en pleine décadence.

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chronique de Luis Sepúlveda


Observations sur l’intellectualité

Mon ami Miguel Rojo n’est pas seulement un type formidable chez qui on mange le meilleur agneau d’Espagne, c’est aussi un écrivain doué d’un talent inégalable pour surprendre l’intellectualité.
A une certaine occasion, il assista à un cycle de conférences au cours desquelles un groupe d’écrivains, qui préféraient se définir comme des intellectuels, décrivaient en détail les belles et puissantes raisons qui les avaient amenés, pour le meilleur et pour le pire, à la littérature – eux préféraient dire “à l’intellectualité”. Tous sans exception parlaient de la formidable bibliothèque de leur maison paternelle et racontaient leurs aventures de lecteurs précoces qui, avant même d’aller à l’école, possédaient une connaissance assez approfondie des classiques – Cervantès, Shakespeare, Molière –, leurs amis d’enfance ou leurs “petits camarades”, comme ils les appelaient.

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Chronique de Luis Sepúlveda


Histoire de deux tragédies

Fin janvier, à Bogotá, un individu appelé Harold Vera a passé les portes d’une clinique de chirurgie esthétique. Il amenait une très jolie fille de Tolima, Edna Patricia Espinoza, dix-neuf ans, longue chevelure noire et mère d’une fillette de trois ans. C’était une “Miss”, c’est-à-dire une gamine pauvre avec un joli corps à proposer au plus offrant. Edna Patricia était Miss Tanga 2008, et c’est dans cette même clinique qu’on lui avait déjà refait le nez et implanté les seins énormes qui gonflaient son corsage.
Fin janvier, à Bogotá toujours, à quelques jours de son cinquantième anniversaire, le millionnaire Andrés Piedrahita buvait lentement un jus de fruits aussi amer que son sort : le groupe économique qu’il présidait, Fairfield Greenwich, avait perdu 7 500 millions de dollars appartenant à ses clients du monde entier, dans l’escroquerie montée à Wall Street par Bernard Madoff. Ce qui rendait son jus de fruits amer, c’était qu’aucun de ses clients ne savait que les fonds qu’ils lui avaient confiés s’étaient volatilisés.

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Tout au long de 2009 nous allons fêter les 30 ans de notre maison d’édition et nous avons décidé de partager avec les lecteurs de nos livres un certain nombre d’informations, d’histoires, de débats qui font la vie de la maison et tissent les relations avec nos auteurs et tous ceux qui travaillent à les faire arriver jusque dans les mains des lecteurs. Cet espace plus souple à manier que notre site veut en être le complément et surtout établir un contact direct avec vous et connaitre vos opinions.

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Et l'auteur créa la femme


BOOKLET NOS HEROINES

Et l’auteur créa la femme, il lui donna une existence qui renforce et éclaire la nôtre, accompagne un moment notre vie, habite notre imaginaire.

Voici une vingtaine de ces femmes d’encre et de papier qui viennent des quatre coins du monde, partagez quelques heures de lecture avec elles. Ce sont des femmes qui gagnent à être connues, qui ont déjà changé la vie de nombreux lecteurs et lectrices, les ont fait frissonner, pleurer ou rire. Ils ou elles en ont rêvé, en sont tombés amoureux ou les ont haïes, elles sont devenues leurs confidentes, les ont aidés à éclairer et à comprendre ce qu’ils ou elles ressentaient, ils ou elles ont vécu leurs vies. Leurs auteurs, en les créant, leur ont donné le meilleur de leur vie et de leur imagination.

Passez donc un week-end ou quelques heures avec elles pour découvrir des univers et des sentiments qui vont enrichir les vôtres.
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Chronique de Luis Sepúlveda dans La Montagne


La malédiction de Somoza

Quelquefois, il se passe des choses qui ne me laissent pas dormir, elles me dérangent à n’importe quelle heure, m’empêchent de prêter attention à la conversation de mes amis et, quand cela arrive, il me faut m’asseoir et mettre de l’ordre, peu importe où et à quelle heure.
J’ai subi ma dernière attaque de ce genre à La Guajira, dans un lieu infernal de la Caraïbe colombienne du nom de Ríohacha un coin où on a du mal à arriver et où, une fois sur place, on découvre un monde sans autre loi que celle dictée par la nécessité de survivre.
Mes hôtes parlaient d’une criminalité effroyable, d’un commerce basé sur la contrebande de produits vénézuéliens et, pour seul attrait touristique, m’ont montré les centaines de taches noires qui parsemaient la route. Taches laissées par les centaines de voitures qui, une fois débarrassées de leurs sièges arrières, sont utilisées pour amener en fraude de l’essence du Venezuela. Quelquefois elles brulent à cause d’un fumeur irresponsable, d’un simple cahot du chemin ou encore après une rafale tirée depuis le véhicule d’un concurrent. Et les chauffeurs grillent jusqu’à ce que quelqu’un se risque à recueillir leurs restes en grattant l’asphalte avec une pelle.
Précisons qu’il n’existe pas une seule station service légale à Ríohacha et que la plupart des véhicules en circulation portent des plaques d’immatriculation bicolores et criardes. Ces voitures, le plus souvent volées, sont amenées en contrebande du Venezuela et, pour essayer de les contrôler, les autorités colombiennes leur délivrent des plaques qui leur permettent de circuler exclusivement sous le soleil torride de La Guajira.
Tout cela est normal dans un territoire sans loi, trop éloigné de l’élégante Bogota et fait partie de l’ensemble du paysage d’une Caraïbe condamnée à l’immobilisme. Soudain mes hôtes ont décidé de me montrer une autre réalité et m’ont conduit jusqu’à Cerrajón, la mine de charbon à ciel ouvert la plus grande du monde, « L’Enclave », comme on l’appelle ici.
Le chemin s’améliore considérablement au fil des kilomètres, un chemin privé, bien sûr, et au bout de deux heures de route L’Enclave apparaît comme une ville radieuse peuplée de quakers, de mormons, de témoins de Jehova ou de toute autre groupe d’hommes bons, chastes et saints au plus haut point. A L’Enclave, la criminalité n’existe pas, la paix sociale règne, les maisons genre Salt Lake sont équipées d’air conditionné, de moustiquaires, il y a des piscines, des terrains de sport, des gymnases, des supermarchés, des écoles accueillantes.
Pendant notre visite, on me raconte qu’avant de commencer à exploiter un filon, des mains compatissantes débarrassent l’endroit de tous les animaux, y compris les crocodiles et les serpents, d’autres enlèvent le tapis végétal et, plus tard, les arbres et les plantes. Tout cela est transporté dans un centre de protection écologique et, l’extraction du charbon une fois terminée, on ramène le tout, animaux, arbres et plantes, depuis cette arche de Noé temporaire jusqu’à son lieu d’origine. Ni vu ni connu, l’exploitation minière n’a pas entraîné le moindre dommage. Pas de grèves à L’Enclave, les mineurs sont heureux, me dit-on, mais il est absolument interdit de s’entretenir avec eux. Tout le monde s’aime à L’Enclave.
J’ai eu l’idée de demander à qui appartenait ces terres riches en charbon, principalement destiné à l’Europe. Ma question a provoqué un silence embarrassé puis quelqu’un a murmuré : je ne sais pas mais les indiens Waayú posent parfois des problèmes sous prétexte que ces terres leur appartenaient avant l’arrivée des conquistadors. Ce sont en tous cas des problèmes sans importance.
J’ai quitté L’Enclave en me demandant pourquoi on ne confiait pas à cette entreprise modèle toute l’administration de la Colombie et pourquoi pas aussi tout le continent pour en faire une énorme enclave heureuse et éternellement souriante et cette question m’a poussé à m’asseoir sur la Place d’Armes de Linares, dix mille kilomètres plus bas, dans le Sud du monde.
J’étais plongé dans mes réflexions quand un passant, intéressé par mon silence, m’a demandé si je me trouvais là à cause de Somoza. Ne sachant pas de quoi diable il me parlait, je l’ai prié d’être plus clair et il m’a raconté ce qui suit :
- Il y avait ici un évêque, Somoza, auquel aucune femme ne pouvait échapper. Célibataires, mariées, veuves, grosses ou maigres, elles finissaient toutes dans la couche épiscopale et ces délicieux exercices spirituels mettaient les hommes au comble de la fureur. Le Vatican est intervenu et monseigneur Somoza a été envoyé dans une mission, en Afrique ou en Chine, allez donc savoir. Avant de partir, il s’est planté au milieu de cette même place et a maudit tous les hommes de Linares, ses cocus et ses ingrats. Pour finir, il a prophétisé que les quatre coins de la place prendraient feu et qu’alors on penserait à lui avec terreur. Et c’est ce qui s’est passé : d’abord c’est le coin du centre social qui a flambé et on a été privé du meilleur endroit où manger, puis le coin du cinéma et adieu les films de Greta Garbo, ensuite celui de la cathédrale, au milieu des soupirs des bigotes qui regardaient les flammes en pensant à l’évêque et, finalement, le coin du palais de justice, juste avant un procès très important qui devait se terminer par l’adjudication des terres à une entreprise minière. Tout à brulé, pas un document n’y a échappé et l’entreprise a abandonné l’idée de s’installer dans la région.
Je ne sais pas pourquoi je lui ai demandé si cette entreprise se consacrait à l’exploitation du charbon.
- Oui, m’a répondu l’homme, elle possède des mines importantes en Colombie.
A ce moment-là tout s’est remis en place, la vie et les idées concordaient de nouveau ; Dieu n’existe pas mais il y a des évêques qui nous donnent un coup de pouce.
Traduit par Bertille Hausberg

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chronique de Luis Sepulveda dans La Montagne

Attaque à main bénite

Il existe plusieurs sortes de hold-up, parfois les voleurs portent des cagoules, en d’autres occasions ils agissent à visage découvert et depuis des bureaux très chics de Wall Street, mais la manière la plus commune consiste à se munir d’une arme à feu, d’un couteau ou de tout autre instrument d’intimidation. Cette façon de procéder est communément appelée “attaque à main armée”.
L’attaque à main bénite est une façon de voler beaucoup plus sophistiquée et requiert une collaboration institutionnelle, directe ou indirecte. Il y a quelques jours, j’ai été victime de ce genre d’attaque, et moi, un mètre quatre-vingts, pas loin de cent kilos et ceinture noire de karaté, je n’ai pas opposé la moindre résistance, je le reconnais avec amertume, et je lèche encore les blessures causées par cette humiliation.
J’étais à Cartagena de las Indias, une belle cité colombienne des Caraïbes, belle pour les touristes blancs et les Colombiens blancs de familles aussi blanches que singulières, incapables de voir la ceinture de misère qui entoure cette ville déclarée par l’UNESCO, de manière absurde, patrimoine de l’humanité. D’une humanité sans noirs, bien sûr.
La mauvaise humeur prédispose aux catastrophes, dit-on, et il est possible que la mienne, massacrante ce jour-là même si elle était pleinement justifiée, ait quelque chose à voir avec l’attaque à main bénite : tout Cartagena courait derrière l’infante Elena, la fille des rois d’Espagne, en visite dans la ville. Je déclare solennellement ne pas avoir la moindre animosité envers cette jeune fille dont les mérites intellectuels sont : a) sa très haute taille, b) sa très haute taille et c) sa très haute taille. En tant que Latino-Américain, je suis fils de la révolution française, et tout ce qui sent la monarchie – les privilèges basés sur de vieilles légendes – me rend d’humeur maussade car je suis furieusement républicain.
Pour pallier les effets de cette irritation, je suis entré dans un marché de produits artisanaux dans la seule intention d’acheter un hamac. L’endroit était presque vide : tout le monde courait derrière l’infante et il ne m’a pas été difficile de trouver le hamac désiré. Il était d’un rouge intense, tissé par les meilleurs artisans de La Guajira et, après avoir marchandé avec la vendeuse, j’ai découvert que je n’avais pas assez d’argent sur moi. J’ai donc demandé où se trouvait le distributeur le plus proche et je suis parti dans sa direction sous un soleil d’enfer et une humidité qui collait à la peau.
Le distributeur m’a paru discret, sans logo ni signe distinctif d’une banque quelconque et j’ai dû trouver cette discrétion agréable au milieu de l’exubérance caribéenne. J’ai glissé ma carte de crédit, attendu de voir apparaître les premières instructions sur l’écran, choisi l’espagnol comme langue de transaction, tapé mon code, cette identité si démocratique qu’elle fait de moi l’égal de Bill Gates, puis j’ai indiqué que je souhaitais retirer de l’argent de mon compte courant, une somme de quatre cent mille pesos colombiens, soit environ cent cinquante euros, et appuyé pour finir sur la touche “validation”.
Normalement, quand on a tapé sur la touche verte, la machine crache les billets, le reçu, et vous rend votre carte, mais, dans ce cas, j’ai vu apparaître sur l’écran : “Souhaitez-vous donner à la Sainte Église catholique a) 1000 pesos, b) 5000 pesos, c) 10 000 pesos et d) 0 (zéro) peso.” Oui, je suis fils de la révolution française, je crois à la séparation drastique entre l’Église et l’État, à la société laïque, à la libre-pensée, j’ai donc choisi l’option “zéro peso pour l’Église”. Alors, le distributeur a craché une liasse de billets ; il y en avait pour trois cent mille pesos, je les ai comptés, puis ma carte de crédit et enfin un reçu de quatre cent mille pesos. A ce moment-là, j’ai compris qu’on m’avait attaqué à main bénite car un nouveau message est apparu sur l’écran : “La Sainte Église catholique vous remercie pour votre don de cent mille pesos et priera pour le salut de votre âme.”
La première fois qu’on m’a attaqué à main armée c’était à New York, dans le Bronx. Une bande du Latin Power m’a ôté jusqu’à l’envie de retourner aux États-Unis. La deuxième, c’était à São Paulo où j’ai été victime d’un groupe d’écoliers ; le plus vieux n’avait pas douze ans et, parmi les vingt autres bambins, certains avaient encore des dents de lait. J’ai éprouvé de la rage, de la colère et de l’humiliation, mais j’ai vite oublié car la possibilité d’être attaqué à main armée fait partie de la vie ou de la maudite loi de Murphy. Mais quand on est attaqué à main bénite, volé par la Sainte Église, on est d’abord perplexe et puis ensuite on a la triste impression d’être un parfait imbécile.
J’ai râlé, insulté le distributeur automatique, proclamé à haute voix mon athéisme avant de battre finalement en retraite avec la pire sensation de défaite de ma vie.
Il ne me reste plus que la vengeance des justes car je vais me faire payer ces cent mille pesos colombiens (à peu près trente euros), et par le Vatican. Que Ratzinger le sache : tout objet d’une valeur d’environ trente euros appartenant à l’Église est à moi parce que je suis également fils du Comte de Monte-Cristo et ma devise est : Ni oubli ni pardon.
(traduit par Bertille Hausberg)

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Chronique de Luis Sepulveda dans La Montagne

Pendant toute l’année 2009
LUIS SEPÚLVEDA tiendra dans le journal LA MONTAGNE
une chronique mensuelle que vous pourrez retrouver ensuite sur ce site.



18/01/09
Grandes inventions perdues
Par Luis Sepúlveda
Traduit par Bertille Hausberg

A quelque 80 km de Santiago du Chili, tout près de la cordillère des Andes se trouve Talagante, un petit village tranquille, immuable et statique comme une belle photo du bon temps, avec des maisons basses à l’indiscutable saveur andalouse et une place centrale sur laquelle se côtoient des enfants et des oiseaux qui ne savent pas encore ce que c’est que la peur.
Talagante jouit d’une certaine réputation pour ses gâteaux et ses tartes faites par des artisans pâtissiers, habiles dans le maniement de la confiture de lait, du miel et des meringues qui se défont avant même qu’on les porte à sa bouche. Talagante a toujours été un lieu de passage, une halte agréable sur la route vers la côte qui ne suscitait qu’un seul commentaire quand on le quittait : sympa ce patelin.
Pendant de nombreuses années cet endroit n’a été visité que de jour ; à la nuit tombée les voyageurs préféraient passer au large car, et bien que personne ne l’ait jamais constaté, tout le monde avait entendu parler des grottes de Talagante, une série de cavernes secrètes, disait-on, dans lesquelles les pacifiques pâtissiers se transformaient en démons, sorcières, gnomes au corps difforme, qui après s’être livrés aux jeux sexuels les plus splendides, recevaient du diable, Satan, de nouvelles recettes qui faisaient grandir le prestige mérité des tartes et gâteaux du village. Le démon leur apprenait à séduire les palais, à recruter des pécheurs, grâce à la douceur et à l’impeccable facture des millefeuilles.
Avec le temps le vieux chemin sinueux, semé de tournants dangereux, qui menait de Santiago à la côte, a été remplacé par une autoroute moderne, et Talagante a cessé d’être cette halte aimable sur le chemin, les revenus de ses habitants ont considérablement baissé et il a été lentement envahi par des hippies, des déçus de la vie urbaine, des astrologues à l’efficacité douteuse ou des révolutionnaires à la retraite. Des gens pacifiques qui ont découvert un endroit ensoleillé pour réchauffer leurs vieux os et du bon miel pour donner aux dernières années une touche nécessaire d’ambroisie.
Il y a quelques jours j’ai quitté l’autoroute de la côte et je suis allé à Talagante à la recherche d’un individu dont m’avaient parlé des amis. Un type qui avait quitté Santiago après une longue série d’essais manqués pour breveter des inventions, qui selon lui, pouvaient changer le destin de l’humanité, ou du moins faire du Chili un pays vraiment ingénieux et heureux.
Il n’a pas été difficile à trouver. Il prenait le soleil sur un banc de la place et il a répondu à la question « c’est vous l’inventeur ? » en me montrant un gros cahier de comptabilité, dans lequel il écrivait ses idées, ses formules chimiques, dessinait ses plans, et faisait ses calculs sur la physique compliquée des choses.
Avec la sagesse d’un pédagogue il m’a expliqué les détails d’un moteur qui marchait sans autre combustible que l’eau, selon lui, une possibilité de transport écologique prouvée, assez efficace, à l’exception d’un petit détail à la résolution duquel il travaillait : si on installait ce moteur sur un bus d’une capacité de cent personnes, le réservoir de combustible, à savoir l’eau, occuperait les trois quarts du véhicule, mais, m’a-t-il expliqué, il était sûr d’inventer très vite une machine à glace qui lui permettrait de réduire le réservoir d’eau.
J’ai toujours été enthousiasmé par les inventions, j’aime l’ingéniosité humaine, je lui ai donc demandé de me montrer d’autres trouvailles. Il a soupiré, feuilleté le cahier et m’a montré celle dont il était le plus fier.
Comme on le sait, commença-t-il, l’une des inventions les moins estimées mais l’une des plus indispensables est la couche jetable, que ce soit pour bébés ou pour adultes. Cette couche facilite la vie des mères et j’ai dessiné un modèle entièrement fabriqué en papier. C’est une couche recyclée et qui recycle d’un point de vue aristotélicien ; toutes les idées exposées dans les journaux ou les livres se transforment en une pâte. J’en fais de fines lamelles que je rassemble – il en faut dix pour une couche résistante – et je place au centre une graine d’arbre ou de plante d’ornement. Ainsi la couche remplit ses fonctions, le bébé qui la porte fait ses besoins, à peu près trois fois par jour, au lieu de la jeter la mère, le père ou la nourrice, suivant les instructions simples imprimées sur chacune d’elle, la place dans une jardinière et quelques jours après, la graine germe et on a un arbre en puissance, un rosier ou un sapin de Noël. Plus tard on le plante, et si on considère que chaque être humain porte des couches pendant quelque trois ans de sa vie avec une moyenne de trois besoins par jours, on voit que chaque individu crée sa propre forêt ou sa plantation de belles fleurs odorantes.
Cette invention, poursuivit-il, répond à plusieurs exigences ; d’abord elle revendique l’action scatologique, cependant le plus important c’est qu’en plus d’assurer effectivement l’existence d’une masse végétale pour oxygéner la planète, elle génère une abondante quantité de bois pour le papier ; ainsi le roman, la poésie, la philosophie et l’essai contractent une dette envers la fonction la plus primaire de l’être vivant, et donc s’humanisent.
Je l’ai écouté dans un silence attentif, j’ai regardé ses dessins, ses calculs. Je l’ai laissé au soleil sur la place de Talagante, un endroit de passage où je compte revenir pour en savoir davantage sur ses inventions incomprises.

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