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Textes inédits issus du catalogue 30 ans


Giancarlo de Cataldo




Je suis le fils d’un professeur de langue et de littérature françaises. Mon père parlait couramment votre belle langue et il a tenté de toutes les manières, de préférence les manières autoritaires, de me l’enseigner. Mais comme il a existé un type appelé OEdipe qui s’y connaissait en matière de rapports entre père et fils (et mère), je me suis toujours entêté dans le refus d’apprendre. Il y a quand même une chose que mon père a réussi à m’imposer : la lecture des grands classiques français. Aujourd’hui encore, mon livre culte est Les Illusions perdues de Balzac, et les lecteurs attentifs se seront aperçus que l’épilogue entier de La Saison des massacres n’est qu’un remake à la sauce romaine de l’épilogue de L’Éducation sentimentale de Flaubert. Et ainsi de suite. Durant le printemps 1992, dans une des périodes les plus tristes et dévastées de ma vie, écrivain sans aucun succès, père blessé dans ses sentiments les plus profonds par une histoire familiale angoissante, homme de trente-six ans qui se sentait au bord de l’abîme, je vins à Paris avec ma femme Tiziana. Nous avions décidé de dépenser dans un voyage de formation et d’autoformation les derniers sous qui nous restaient d’une saison amère. Nous arrivâmes en train gare de Lyon un matin de juillet. Je n’oublierai jamais cette première rencontre avec le ciel de Paris. Le petit hôtel des Arts, rue Saint-André-des-Arts, où dans les années à venir nous ne retrouverions jamais de chambre libre (quelquefois, je retourne dans cette rue pour me convaincre que l’hôtel existe vraiment, que ça n’a pas été juste un rêve), des longues promenades le long de la Seine, le Pont Neuf… Bref, couleur et folklore, pour beaucoup, et peut-être rhétorique. Pour nous, simplement, la vie. La vie dans un sens réel, concret : je crois, ou plutôt, je suis sûr que mon fils Gabriele est, dans une large mesure, enfant de Paris. Et je m’en tiendrai là.
Imaginez-vous alors la stupeur, le plaisir, la sensation presque mythique d’un mandala qui se referme quand, plus de dix ans après, j’ai rencontré pour la première fois AMM. Rue de Savoie, c’est-à-dire à cinq mètres de cet hôtel des Arts d’où ma seconde vie est repartie. Signe du destin ? Les choses avaient beaucoup changé, entre-temps. Romanzo criminale avait fait de moi un auteur connu. Je ne devais plus frapper humblement à la porte des éditeurs, c’étaient eux qui venaient me chercher. Les cadres de la télévision auxquels je proposais mes fictions n’étaient plus en réunion. Je rencontrais des producteurs qui avaient fait semblant de ne pas me connaître la veille et qui maintenant, miraculeusement, rappelaient des épisodes de vie commune jamais réelle ment vécus… Et maintenant, la France ! Durant cette première rencontre avec Anne Marie, alors que j’essayais de balbutier quelques mots dans votre langue, alors qu’il me semblait donner une très mauvaise image de moi (qu’est-ce qu’elle va penser, cette dame sophistiquée, de l’auteur de Romanzo criminale, que c’est un crétin en surpoids qui massacre le français, mais c’est bien lui qui l’a écrit, ce roman, ou bien c’est un nègre ?), il me semblait entendre résonner la voix moqueuse de mon père, le vieux professeur, son accent du sud profond de l’Italie : « Je te l’avais bien dit d’étudier le français, espèce d’âne ! »
Je posai une condition, lors de cette première rencontre : dès que Romanzo serait traduit, il faudrait qu’il y ait une présentation à la Hune, la librairie de Saint-Germain. Provincial le garçon, hein ? Ce ne fut pas une grande idée. Un auteur étranger à peu près inconnu – tout cela se passait avant le film, avant les interviews, avant qu’on fasse connaissance, vous et moi –, cet auteur n’attirait personne. Mais un collègue vint me trouver, un juge français. Formidable, me dis-je, chez vous aussi, il y a des magistrats qui écrivent. Oui, formidable. Mais disons-le à mi-voix, chez nous, surtout par les temps qui courent, « magistrat » risque d’être un gros mot. Le meilleur vint ensuite. Quand, avec Anne Marie, avec Serge Quadruppani, avec la merveilleuse équipe de la maison d’édition, nous sommes devenus amis. Imaginez ma stupeur quand j’ai découvert que la bibliothèque Métailié, les auteurs traduits et aussi les français correspondaient presque à la perfection à ma bibliothèque, aux livres que j’aime, à mes auteurs.
Imaginez le plaisir de prendre des décisions en trente secondes, sans bureaucratie, entre êtres humains (tous les éditeurs ne sont pas des êtres humains, croyez-moi).Imaginez le plaisir d’être accueilli par des journalistes qui lisent les livres et les comprennent, par des critiques qui se fichent des étiquettes, par des lecteurs qui bavardent avec vous durant le rite des dédicaces, imaginez le plaisir de la province française, sa douceur… Imaginez, non, en fait, vous l’avez devant vous, un homme d’âge moyen profondément amoureux de la France… voilà, pardonnez la longueur et l’incapacité de parler comme il conviendrait qu’un auteur le fasse, à propos de son éditeur. Je voulais seulement qu’il soit clair combien Métailié, la France sont pour moi étroitement liées à un point que je ne pourrais peut-être pas l’exprimer comme il faudrait. Le fait est que je n’arrive pas, je n’y arrive pas vraiment, à penser en termes de rapports entre auteur et éditeur, à parler de contrats, à discuter de chiffres, à disserter sur les genres littéraires. Simplement, en ce moment, je pense à autre chose. Simplement, je suis heureux d’avoir connu Anne Marie, d’avoir fait un bout de route ensemble, et d’en avoir encore une très longue devant nous. Du moins, je l’espère !





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Textes inédits issus du catalogue 30 ans

Les vertus du jambon
José Manuel Fajardo



Depuis que les écrivains ne se mettent plus en quatre pour dénicher un roi, un prélat ou un noble qui avalise leurs textes et qui les prenne sous leur protection, autrement dit depuis qu’ils ont une relative indépendance, le rapport entre auteur et éditeur est un élément décisif pour la publication de leurs livres. Les histoires de rencontres et « malencontres » sont légion. Sylvia Beach est associée à la publication de l’Ulysse de Joyce, de même que Carlos Barral l’est à son refus de publier Cent ans de solitude. Deux excellents éditeurs qui montrent à l’évidence que le bon et le mauvais choix sont les deux faces de la pièce de monnaie que tout éditeur jette en l’air quand il va décider de la publication d’une œuvre. On pourrait dire que tout est affaire de hasard. Ou de goût. Mais la chance est toujours précédée d’une décision, ce qui la rend beaucoup moins aléatoire. Et le goût ne dépend pas seulement des autres, il dépend aussi de soi : ce que nous dédaignons à un moment donné peut susciter notre enthousiasme à un autre, et inversement. Mais, dans ces conditions, sur quelles bases établir une relation entre éditeur et auteur ? Pour une fois, je vais laisser de côté ma tendance à généraliser (qui peut être très pénible, je sais, je sais) pour aborder le concret. Je vais vous raconter une histoire personnelle que l’on pourrait qualifier d’exemplaire. À vous de juger.
Au printemps 1995, je remis à mon ami Luis Sepúlveda le manuscrit de mon premier roman, Lettre du bout du monde. Loin de se contenter d’écrire un beau prologue pour le livre, il en envoya aussitôt un exemplaire à son éditrice en France, AMM. « Ça y est, tu as un éditeur en France », m’annonça-t-il dans un grand élan d’enthousiasme, que j’ai partagé pendant les trois mois qui ont précédé la réception de la lettre de « mon éditrice française ». Sauf que ladite lettre m’annonçait la décision de ne pas publier mon roman. Ceux qui sont écrivains et qui lisent ces lignes auront mesuré la profondeur de l’abîme qui s’ouvrit sous les pieds de mon ego. Les autres pourront se faire une idée de l’ampleur de mon échec, car la frustration est une expérience que tous les êtres humains connaissent, hélas, au moins une fois dans leur vie, sinon plus.
La lettre d’AMM était particulièrement cordiale, presque affectueuse, et pourtant nous ne nous connaissions pas. Elle ne s’intéressait pas au roman historique, m’expliquait-elle, mais elle appréciait la qualité de mon écriture et me souhaitait donc bonne chance, etc., etc. Arrivé à ce point de ma lecture, peu m’importaient les formules de politesse et les bonnes manières. Bien entendu, je lui répondis par une lettre courtoise, mais contrite (les écrivains savent tellement bien adopter la posture du martyr incompris quand ils sentent que l’on n’apprécie pas ce qu’ils écrivent !). Et pendant plusieurs semaines je m’appliquai plus à mordre qu’à prononcer le nom de Métailié chaque fois qu’un de mes amis, à qui j’avais annoncé allègrement que j’avais enfin un éditeur en France, me demandait quand j’allais être traduit. Je n’irais pas jusqu’à dire que je la haïssais, non, je suis vaniteux mais pas au point d’oublier la bonne éducation, et la lettre d’Anne Marie avait été pleine d’égards. Pour être plus précis, je la détestais cordialement.
J’étais le jouet de ces sentiments quand, l’été suivant, je me rendis à Gijón pour couvrir en tant que journaliste le festival littéraire Semana Negra. Je m’attendais à y retrouver, comme chaque année, de nombreux amis journalistes et écrivains, parmi lesquels Luis Sepúlveda, qui avait essayé de me remonter le moral après le refus de Métailié, me répétant que son éditrice était excellente, mais qu’elle avait du caractère et qu’il était parfois difficile de la convaincre. Je le remerciai de son réconfort et m’abstins de lui dire ce que je pensais du caractère de son éditrice. Quoi qu’il en soit, je ne m’imaginais pas me retrouver un jour nez à nez avec Mme Métailié en personne, or c’est justement ce qui arriva à Gijón.
Luis me la présenta au moment du déjeuner, à la terrasse de l’hôtel où nous étions tous logés. Je pris mon meilleur air d’homme-bien-élevé-qui-n’a-pas-derancune. À ma grande surprise, je la trouvai très sympathique, et plus encore quand je la vis dévorer un de ces plats féroces qui font la gloire de la cuisine asturienne (je crois que c’était une fabada), copieusement arrosé de vin et d’enthousiasme. Presque aussi copieusement que moi, qui me pique d’être une bonne fourchette.
Au dessert, AMM s’approcha et, me regardant droit dans les yeux avec cette complicité qui n’est donnée qu’à ceux qui appartiennent à la même bande de voleurs ou à la même confrérie de « bons vivants », elle souffla : « Tu ne pourrais pas me dire où on peut trouver de la bonne charcuterie ? Parce que je veux acheter un jambon ibérique. » Je proposai de l’accompagner et je songeai que, si elle avait refusé mon roman, cette femme avait indubitablement bon goût et encore meilleur caractère.
S’il y avait eu une caméra en action dans le coin, je crois qu’elle aurait cadré large : on s’éloignait en bavardant, cap sur la meilleure charcuterie de Gijón, comme si on était Humphrey Bogart et Claude Rains dans la dernière scène de Casablanca. Pas de doute, une belle amitié était née. Et pas question de la laisser gâcher par le refus d’un simple roman.
Depuis, AMM a publié en France tous mes romans suivants, mais cette fois, plus besoin de tirer une morale de cette nouvelle histoire.




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Textes inédits issus du catalogue 30 ans

Liens de famille
Lídia Jorge




À l’autre bout du fil, quelqu’un me demandait d’écrire quelques lignes sur les éditeurs et les écrivains, leurs relations de vie commune ou de dissidence, une courte page, peut-être deux, quelque chose de rapide, de simple, et moi, au lieu d’évaluer ce qui s’était passé entre Gutenberg et Marconi, j’ai abandonné ce vaste monde et j’ai commencé à penser à ce jour où je suis montée dans l’ascenseur du 225 boulevard Saint-Germain, au moment précis où Marie-Ange Masson Mosca m’a priée de m’asseoir en face d’elle et au fil de ses mots se tissait ma future relation avec les Éditions Métailié, une étreinte qui continue encore comme un lien, non comme une contrainte. Mais cette histoire a déjà été racontée, c’est l’histoire d’une relation avec quelque chose d’idéal et d’irréel, tant elle est profonde et forte, je ne vais pas la raconter à nouveau.
Elle doit rester appuyée sur les livres, se nourrir de liqueur du temps et prendre les ailes tissées par l’amitié sans ostentation. Avec fermeté je ne dirai rien sur cette histoire, c’est ce que je pensais pendant que quelqu’un à l’autre bout du fil parlait des mythes qui se répandent aujourd’hui, ceux qui couvrent de glace les relations entre les maisons d’édition et leurs auteurs, par hypothèses aussi glacées qu’elles.
Ainsi, tandis que là-bas quelqu’un parlait de froideur, lames, couteaux, morceaux de verre, renvois, coupes, abandons, modernes légendes tragiques entre éditeurs et écrivains, je pensais à ce jour du printemps 2001, à Francfort, où Ray-Güde Mertin m’a accompagnée dans les bureaux de Suhrkamp pour rencontrer Siegfried Unseld, et sur le chemin nous avons volé dans un jardin public un bouquet de fleurs. Je pensais à cet instant où quelqu’un est venu me murmurer que je ne serais reçue qu’une minute, deux minutes, pas plus, et M. Unseld ne se lèverait pas, il resterait assis, une minute, deux minutes pas plus, et Ray resta pour m’attendre et je suis entrée, et M. Unseld s’est levé, et je ne me suis pas assise malgré son geste, et nous sommes restés l’un en face de l’autre à échanger des salutations, sachant que nous étions en train de nous dire au revoir pour toujours, nous qui avions parlé de Catulle et des femmes, de Goethe et des herbes qui composaient sa nourriture préférée, ou de Thomas Bernhard en vacances au Portugal, et maintenant nous avions des mots urgents à nous dire et nous ne les dirions plus, car tout avait cessé d’être urgent, jusqu’à ce qu’il me dise You will… et j’ai dit I’m not sure I will… cinq minutes étaient passées et il ne s’était pas assis et je ne m’étais pas assise, quelqu’un a frappé à la porte, il a parlé en allemand, et je me suis retournée sans lui tendre la main. Oui, je sais que derrière ma relation avec Siegried Unseld il y avait toute une chaîne de gens, je savais que d’autres m’avaient amenée jusqu’à lui, mais c’est de lui que je suis en train de parler, quelqu’un qui a donné sa vie pour la littérature allemande et pour la littérature du monde. Je n’ai jamais su où j’avais laissé les fleurs, si je les lui avais données, si je les avais perdues dans le couloir. Peu importe. L’important c’est de ne pas donner aux adolescents l’idée que dans ce monde tout est régi par la froideur, les lames, les couteaux, les morceaux de verre, surtout dans un domaine où, en principe, se tisse le contraire.
C’est à cela que je pensais pendant que de l’autre côté quelqu’un me parlait de l’image qui circule parmi les jeunes gens des lycées sur la force de l’argent et des affaires. Ce qu’on raconte sur les éditeurs, ces exploiteurs des gains des autres, ces usurpateurs des talents des autres, ces avares qui seront expulsés par saint Pierre de tout endroit ressemblant au paradis. Romantiques, ces jeunes gens des lycées, fiers de pouvoir revendiquer un ordre protecteur pour les créateurs. Ils ont raison. Malheureusement cela existe, l’histoire en est pleine. Cela touche tout le monde. Mais à l’opposé, je pensais à Dorotea Bromberg ce soir-là à Stockholm, où je l’ai vue marcher sous la neige en tirant un chariot plein de livres. Elle-même, l’éditrice de plusieurs prix Nobel, elle-même, elle a placé les livres sur la table, les a exposés, les a vendus, a rangé ceux qui restaient, a poussé le chariot tout au long de la rue couverte de neige, et moi qui la suivais, pour voir comment elle les mettait dans le coffre de sa voiture, je pensais à sa distinction, à son respect pour les auteurs, à sa complicité, à leur défense, à sa lutte pour des histoires venues de loin. Quelques histoires portugaises que Dorotea pensait que les Suédois devaient connaître. Seulement cela. C’est pourquoi j’aurais aimé filmer cette rencontre avec Dorotea au milieu des livres, pour la montrer aux adolescents, pour qu’ils sachent que tout n’est pas un réfrigérateur où notre cœur est conservé pour ensuite être mangé. Ah ! Si j’avais filmé ! Si j’avais filmé le visage de Menakhem Perry quand il explique pourquoi il choisit certains livres, et de Christopher MacLehose, et d’Adolfo García Ortega, et de Luciana Villas Boas, juste pour dire aux lycéens de rester calmes, tout n’est pas que gestion et pourcentage, il y a des gens qui ne dorment pas à cause d’une bonne histoire, d’un beau livre, d’une bonne phrase, d’une pensée. Il y a des éditeurs qui tombent amoureux d’une pensée, pour laquelle ils peuvent faire le tour du monde, et en cela ils sont les jumeaux des écrivains. Ce sont eux qui placent dans les mains des lecteurs le livre que tu écris à ta table de travail.

Oui, de l’autre côté quelqu’un suggérait une, deux pages sur cette idée que l’édition est devenue une station balnéaire et que l’éditeur est un Mister qui ne recherche que les bons coups. Et parfois on a cette impression, mais si tout était comme ça, si dans ce jeu il n’y avait que les bons coups qui comptaient, il n’aurait pas été possible qu’existe ce moment où, depuis Barcelone, à presque minuit, Nelson de Matos a fait arrêter les machines de l’imprimerie à Lisbonne, parce qu’il a vu que je n’étais pas sûre du titre qui était en cours d’impression. Oui, c’était dans un restaurant de poissons et nous en étions au dessert quand la conversation a porté sur le titre. Je me souviens, si je me souviens bien, de ce moment où je suis sortie dans la rue avec Cecilia Andrade et que grâce à un mot d’elle la décision a été prise. Cecilia est aujourd’hui mon éditrice portugaise, elle est et sera toujours cette personne qui a été capable de prendre la décision pour moi, de remettre en marche les machines qui étaient arrêtées. Nelson de Matos, mon éditeur pendant de longues années, restera pour toujours dans ma vie avec son portable à l’oreille, à m’attendre, en prolongeant cette nuit d’automne à Barcelone. Jusqu’à ce qu’il dise : « Continuez, ici on a eu un doute… » Et donc s’il est vrai que les jeunes gens ne comprennent la vie qu’à travers des métaphores de pop ou de football, il faut leur dire que la chanson n’est pas toujours celle-là, et les bons coups entrent dans d’autres buts, moins rectangulaires, moins instantanés, moins comptables et cependant nécessaires pour que notre humanité continue. Que les éditeurs font inséparablement partie de ce team, de cette équipe. Il est vrai, contrairement à ce qu’on propage et que suggèrent quelques évidences, et que d’autres confirment malheureusement, que l’éditeur est une figure jumelle de l’écrivain, celui qui divulgue les livres qu’il aimerait avoir écrit lui-même. C’est l’unique engagement qui ne peut pas être perdu. La culture repose sur ce choix, ce pari dans lequel se tisse une sorte de grande famille polygame, unie par l’idée d’un art.




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Textes inédits issus du catalogue 30 ans

La passion du partage des livres
José Eduardo Agualusa




J’ai connu AMM au cours de la deuxième édition du festival de littérature de langue portugaise le plus animé du Brésil, la FLIP, à Parati. Le succès du festival s’explique en partie par l’incroyable beauté de l’endroit qui l’accueille, une petite ville coloniale enserrée entre de hautes collines très vertes et une mer de rêve, bourrée d’îles.
Ce festival a été important pour moi. J’ai eu la chance de participer à un débat avec Caetano Veloso et les éloges qu’a fait le chanteur sur l’un de mes romans, La Guerre des anges, ont contribué – largement ! – à l’attention qu’y ont porté la presse et les lecteurs, ainsi qu’au reste de mon travail. Trois de mes romans étaient publiés au Brésil mais c’est avec celui-là, et à ce moment-là, que j’ai commencé à exister en tant qu’écrivain au pays du carnaval.
C’est là aussi que je suis né comme éditeur, car c’est au cours de ce même festival que j’ai connu Connie Lopez, Portugaise établie au Brésil depuis longtemps et qui était à l’époque impresario de Caetano Veloso. Connie, qui avait fondé une maison de production de disques, industrie au bord de la ruine, m’a proposé de créer avec une amie brésilienne une petite maison d’édition entièrement consacrée à la nouvelle littérature des pays lusophones.
À Parati, Anne Marie était accompagnée de Ray-Güde Mertin, mon agent, représentante de quelques-uns des plus grands noms de la littérature de langue portugaise. Ray-Güde avait décidé de publier mon deuxième roman, La Saison des fous, chez Gallimard. Je me souviens m’y être opposé, car je soupçonnais déjà qu’un écrivain jeune et parfaitement inconnu devait être mieux accueilli dans une maison d’édition plus petite. C’est ce qu’a dit Anne Marie lorsque Ray-Güde nous a présentés. Je connaissais les Éditions Métailié.
Quelques années auparavant, j’avais rencontré à Lisbonne Pierre Léglise-Costa, un homme élégant et charmant, qui a participé à la création de la collection exceptionnelle de littérature lusophone de la maison.
Un de mes meilleurs amis, l’écrivain portugais Pedro Rosa-Mendes, y avait publié son premier livre, la Baie des tigres, et m’en avait dit le plus grand bien.
Dans les années suivantes, j’ai publié plusieurs livres avec Anne Marie, et mes plus grandes expectatives ont été confirmées. À une époque de grands changements dans le monde de l’édition – concentration éditoriale, réduction de l’espérance de vie du livre, affirmation de la médiocrité –, des maisons comme celle-ci donnent un rôle important de résistance culturelle, les grands groupes recherchent des écrivains prêts-à-consommer, le fast-food de la littérature. Des maisons comme Métailié s’efforcent au contraire de découvrir et de construire des auteurs, un travail ardu et patient, souvent ingrat, sans lequel il n’y a pas d’avenir pour la littérature. Et elles s’efforcent aussi d’ouvrir des fenêtres sur le monde en faisant connaître aux lecteurs français des écrivains de langues et de pays plus ou moins lointains.




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Textes inédits issus du catalogue 30 ans


Métailié, c'est toi?
Pascal Didier
Représentant de la Diffusion Seuil*



“Si avant de mourir, j’ai envie de poser au moins une fois mes pieds sur le sol de la Patagonie ou de traverser dans un sens ou dans l’autre le désert d’Atacama, c’est la faute à Luis Sepúlveda ou à Hernán Rivera Letelier. Mais si ces deux écrivains m’ont entraîné dans leurs pas, dans leurs pages et dans ces contrées-là, la responsabilité première de mes rêves d’ailleurs incombe à une éditrice dont les yeux verts reflètent si bien la passion et le feu qui troublent le regard de bien des passeurs de textes.
Si le rôle d’une éditrice est d’entraîner le lecteur sur des chemins qu’il n’aurait peut-être pas empruntés et de l’inciter à faire le tour du monde au détour de quelques phrases ou d’une simple virgule, alors AMM peut être fière de son travail et de son entreprise.
30 ans déjà qu’une salamandre noire escalade ainsi les murs de quelques bibliothèques – et la mienne, forcément – ouvertes sur des littératures d’ici, d’ailleurs et de bien plus loin, sur des langues nordiques ou des accents des Sud, sur des histoires et des mots nés au creux des soleils ou au cœur des hivers de tous les mondes possibles du bout du monde.
Mon histoire avec AMM commence à mi-parcours de l’histoire de sa maison d’édition.

J’étais à l’époque un libraire débutant, débarqué presque par hasard dans ce métier et embauché par seule passion des mots et des écrivains, découvrant un monde que je ne connaissais que par ce parcours d’auto­didacte qui me poussait adolescent à fouiller dans toutes les librairies que je croisais pour feuilleter ou acheter les livres publiés par Éric Losfeld, François Maspero ou Christian Bourgois. Sans savoir ce que serait un jour mon itinéraire, mon attachement aux livres était marqué par l’intérêt porté au travail d’un éditeur. J’accordais déjà une importance particulière au nom de l’éditeur et ma condition de libraire allait très vite renforcer cette curiosité pour ceux et celles qui, en engageant parfois leur propre nom, transmettaient le travail d’un écrivain et construisaient finalement – à travers leurs choix littéraires – ce qu’on pourrait presque considérer comme leurs « Œuvres com­plètes » à eux : leur catalogue.
J’étais donc libraire et je prenais plaisir à écouter les représentants me parler des livres qui allaient sortir et s’enthousiasmer parfois pour un texte ou un autre. Je me souviens de ce jour de 1992 et de ce représentant qui m’a dit : « Il faut que tu lises Le Vieux qui lisait des romans d’amour. » Je me souviens du jour où j’ai ouvert une enveloppe matelassée qui arrivait des Éditions Métailié et découvert le livre de Luis Sepúlveda avec sa couverture inoubliable et la mention qui précisait que la traduction était d’un certain… François Maspero. Je me souviens avec émotion de mon premier voyage à El Idilio et de ma première rencontre avec Antonio José Bolivar Proaño. Nous nous sommes souvent revus avec le Vieux. Le livre est toujours là, posé contre une des briques de ma bibliothèque, le papier un peu jauni, quelques pages cornées et des extraits marqués au stylo noir – ces extraits que j’aime relire parfois à voix haute –, et sur la page de garde, à l’encre bleue, la dédi­cace de Luis Sepúlveda.
C’était, avec Le Vieux qui lisait des romans d’amour, ma première véritable incursion dans le catalogue des Éditions Métailié. Ce livre m’avait mis l’eau à la bouche et je me disais qu’une éditrice qui publiait un roman pareil avait forcément d’autres choses à me faire lire. J’ai alors commencé à suivre les pas de la salamandre noire, à me laisser guider par les choix d’AMM et à décou­vrir ainsi d’autres littératures. En devenant libraire, en devenant un lecteur un peu plus exigeant, je me suis aperçu que le premier regard que je posais sur les livres était toujours un peu plus la recherche de ce que j’appellerai la « marque de fabrication ». Sur les couvertures des livres – et plus que jamais aujourd’hui que je suis représentant d’éditeurs –, tout autant que le titre de l’œuvre ou le nom de l’écrivain, je cherche ici la salamandre, là des initiales, un arbre ou une maison, ailleurs une étoile bleue ou un patronyme. Et c’est cette passion pour ceux qui font les livres qui m’a donné très vite envie de passer de l’autre côté et d’être au plus près de ce travail-là. Quand je suis dans un restaurant, j’aime être assis pas très loin des cuisines et sentir l’agitation et l’effervescence créatrice du lieu. Devenir représentant d’éditeurs était le prolongement évident de mon parcours professionnel dans le livre pour être là aussi assis pas très loin des cuisines.
Avoir à défendre le catalogue des Éditions Métailié comme celui de quelques autres éditeurs dont j’appré­cie le travail est quelque chose d’important. Quand j’entre en librairie, quand je viens – comme ce repré­sentant qui m’a parlé un jour du Vieux – parler moi aussi des livres à mes libraires, je suis la voix de l’édi­teur, de mes éditeurs, leur porte-parole, et ces libraires que je côtoie pour certains depuis maintenant pas mal d’années savent que je vis ça comme un engagement. J’aime entendre ainsi ces mots dans la bouche des libraires parfois : « Tel éditeur, c’est toi ? » ou « Métailié, c’est toi ? ». Et sans attendre la réponse qu’ils connaissent, de me dire qu’ils viennent de découvrir ou de lire tel ou tel écrivain ou un livre précis, et qu’ils ont aimé. Et il y a toujours un(e) libraire quelque part pour me reparler du Sourire étrusque, de Luz ou d’Anna Petrovna.
AMM, c’est moi quand j’entre en librairie. Comme je suis aussi un peu de Tristram, de Bourgois, de Minuit, de Zulma, de Phébus et de quelques autres. Et les kilomètres parcourus toute une année, de librairie en librairie, pour colporter ces livres – j’ai près de mon bureau un dessin de Cabu où il m’a caricaturé en « colporteur de livres » et j’aime bien cette dénomina­tion –, sont finalement un extraordinaire périple et il est formidable, ce métier de représentant – représen­tant d’éditeurs, j’y tiens – où on peut dire à chaque début de semaine ou de programme littéraire : « Je pars en tournée » ou « Je pars en voyage ».
A AMM qui m’a demandé d’exprimer ici ce qu’était un éditeur – et précisément ici une éditrice –, j’ai envie de répondre qu’un éditeur, c’est quelqu’un qui nous fait voyager loin, dans des langues ou dans des pays où on n’ira peut-être jamais, et qu’un éditeur, c’est aussi quelqu’un pour qui on prend plaisir à voyager loin, à prendre la route sous la pluie ou dans la neige, à s’éloi­gner des siens quelques soirs, à descendre dans des hôtels et à feuilleter des jeux d’épreuves le soir seul à une table de restaurant. Peut-être qu’un jour, si je m’amusais à additionner tous les kilomètres parcourus pour parler des livres, je m’apercevrais que j’ai fait le tour du monde. Ma route passerait par tous les terri­toires croisés dans les livres que j’ai aimés, qui m’ont marqué et que j’ai partagés avec mes libraires ou avec d’autres passeurs de textes. De Luis Sepúlveda à Evelio Rosero, en passant par Jim Grimsley, Santiago Gamboa, Mario Delgado Aparaín, Elsa Osorio, James Meek, Arnaldur Indridason, Massimo Carlotto, Jean-Baptiste Baronian ou Bernard Giraudeau, il y aurait de sacrés beaux passagers – de cette si petite et si grande mai­son d’édition – dans cette passionnante traversée littéraire et humaine.
Partager ce voyage avec les libraires et les lecteurs, c’est à ça que s’attelle AMM depuis 30 belles années et le travail du représentant est de participer avec ses mots, son regard et ses enthousiasmes à cette aventure-là.
Je n’ai pas lu tous les livres publiés par les Éditions Métailié et n’aurai probablement jamais le temps de le faire. Mais je sais que si demain je devais partir sur une île déserte ou m’envoler pour la Patagonie, il y aurait forcément au fond de mes bagages quelques sala­mandres accrochées sur des livres.”


* Représentant de la diffusion Seuil dans l’est de la France depuis 1995, Pascal Didier collabore à Parking de Nuit sur France Inter et à l’hebdomadaire La Semaine, et intervient régulièrement dans des formations de futurs libraires ou bibliothécaires.




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Textes inédits issus du catalogue 30 ans


Des grands fonds
Christian Thorel
Librairie Ombres Blanches, Toulouse



Sous le ciel des mers, on trouve les vagues, por­teuses­ d’écume, sans cesse mouvantes, incer­taines, immatérielles presque. Sous la masse compacte des eaux, une diversité vivante de coraux, d’algues et de plantes aquatiques s’accroche à la roche. Ces fonds marins nourrissent une infinité d’espèces de poissons, de crustacés et d’animaux marins.
Il semble exister des approches différentes dans les métiers de l’édition, celle de producteur d’écume, celle qui veut faire des vagues, celle qui privilégie la culture des fonds. La première condamne à une existence éphé­mère le produit de ce qui est souvent une com­mande. On trouve ici ce qui encombre tant les tables des libraires, plus encore les présentoirs des boutiques de nos aéroports et de nos gares, qui fait ostensi­ble­ment figure de livres dans les allées des hypermarchés. Proses sans âge ni usage, artifices propres à alimenter un flux dont ne procède nulle sédimentation. Une littérature sans genre propulsée par des machines comme d’un canon à eau. Faire des vagues ou faire des remous est la vocation d’une partie notable de la pro­duction des maisons d’édition, cette partie qu’on espère plus rémunératrice, mais qui ne l’est pas tou­jours, délibérément fondée sur du temps court, six mois, trois mois, moins parfois. Légèreté, promptitude, noncha­lance peuvent y voisiner avec indolence, cynisme, provo­ca­tion. Un tribut donné à l’actualité, qui fait cousiner le livre avec la presse.

On aura compris l’infécondité de ces lettres de surface tout autant que leur absence d’héritage, objets sans histoire ni postérité, artefacts d’un présent en déplace­ment lubrifié sur la ligne du temps. Il faut des aspérités, il faut des énergies, de l’âme et du corps pour n’être pas emporté par le flux, pour attacher au socle sa matière et son identité. En quoi les œuvres concernées dépendent-elles de leurs géniteurs, en quoi de leurs lecteurs, que doivent-elles à leurs éditeurs ?
Les éditeurs de fonds se dotent, pour le compte des livres qu’ils publient et collectionnent (réunissent), de plusieurs vertus. La première ne procède d’aucune objectivité, pas plus que d’un cinquième sens, mais d’intuition et de désir mêlés. Récemment, dans un entretien pour un magazine économique, tel éditeur bien connu affirmait péremptoirement sa règle d’or : « Ne jamais publier les livres qu’on aime. » Sous les masques de la passion, de la ferveur, de l’enthousiasme, de l’austérité ou de la prudence, l’amour semble pour­tant le tropisme fondateur de la production des œuvres éditées. À écouter AMM parler de « ses » livres, aucun doute n’est permis sur ce qui anime sa vie. Une passion partagée pour chacune de ses publications fait ici profession de foi. À l’image de bien des entreprises d’édi­tion auxquelles la fin des années 70 et le début des années 80 nous ont providentiellement confron­tés, celles-là même l’œil rivé sur quelques noms mythiques du livre contemporain, AMM se donnera pour vocation dès la naissance de sa maison de donner un espace à une évidente politique des auteurs. En quel autre nom invocable peut-on construire un catalogue ? Instruire cette politique en agrégeant dans un domaine originel­lement arbitraire (sous son nom d’entreprise) des éléments, natures, sujets, différents, pris chacun dans l’hypothèse de leur singularité, et les réunir dans celle d’une collectivité, identifiée, indexée, imagée, pour que la collectivité supporte, aide, nourrisse chacun de ces objets à se frayer un chemin parmi tant et tant de sollicitations. Un catalogue parmi les plus véritables est fait d’une apparente cohérence, la confiance du libraire et celle du lecteur en procèdent.
La peau du libraire est d’épaisseur diverse, cha­touillée par le représentant et ses argumentaires, elle ne répond pas toujours de la même manière à la solli­cita­tion du diffuseur et à celle de l’éditeur. La détermi­nation du projet éditorial, sa lisibilité au travers de l’édification du catalogue sont les conditions de la plus grande fertilité des relations entre la production et le terrain du commerce. On peut assurer sans mal que le libraire sait dans ses choix convoquer le lecteur et sa sensibilité à s’encourager des engagements de l’éditeur. La politique de bien des maisons les plus productives et les plus connues est devenue sans objet autre que d’inscrire dans le marché, pour une durée moyenne de deux à six mois, une fournée hebdoma-daire de livres, dans l’espoir que quelques-uns sauront trouver un public de circonstance et trouveront quelques mois plus tard une réplique dans une collection de poche à haut débit. La récurrence d’un label sur la table pourrait être une simple affaire de marques ; mais c’est dans les rayons du libraire que résident les attributs de l’éditeur, puisque c’est dans ce logement vertical et sur la tranche que sont mises à l’épreuve la capacité des œuvres d’un auteur à résister à l’usure du temps et celle de son éditeur à l’y accom­pagner. C’est dire qu’avant la reconnaissance par le libraire et son lecteur, par le critique, c’est en amont, dans l’alliance renouvelée de l’auteur et de son premier lecteur, l’éditeur, que se constitue chaque nouvel élément du catalogue. Ici, l’assemblage des singula­rités dont chacune fait l’objet d’une décision n’est le produit que d’une haute idée, d’une conception sans concession de l’édition.



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Textes inédits issus du catalogue 30 ans




Des lecteurs généreux
Bernardo Carvalho



"Il y a presque deux ans, au cours d’une rencontre littéraire à Cartagena, en Colombie, on a demandé à Jorge Heralde, fondateur des Éditions Anagrama, à Barcelone, comment il avait fait pour découvrir des auteurs de son catalogue qui écrivent dans des langues aussi inaccessibles que le hongrois et le finlandais. L’éditeur espagnol n’a pas hésité à révéler qu’il devait beaucoup à la France : il avait eu accès à ces auteurs grâce aux traductions françaises.
Je partage cette dette. Je ne connais, parmi les principaux marchés de la littérature dans le monde aujourd’hui, aucun qui soit comparable à la France sur le plan de l’intérêt pour la littérature étrangère. Ma formation aurait été fortement compromise sans les traductions françaises d’œuvres que je n’aurais jamais connues ou lues dans leurs langues originales et qui ont été essentielles pour la constitution de mon répertoire littéraire et de ma maturation d’écrivain.

C’est pourquoi je ne trouve pas étrange que justement en France, axe de cette triangulation entre des productions littéraires si lointaines et si diverses (et qu’on ne traduit pas d’habitude directement), il y ait une éditrice avec une large connaissance des littératures luso phones qui peut décider de ce qu’elle va publier sur la base de son évaluation personnelle des originaux en portugais et en espagnol. Pour un auteur brésilien comme moi, c’est une chance unique d’être publié en langue étrangère, non seulement par une éditrice qui mérite toute mon admiration et dont je me sens complice, mais qui lit mes livres en portugais et avec qui je peux les discuter sans intermédiaires.
C’est un bonheur pour tout écrivain de se sentir chez lui dans la maison d’édition qui le publie. Dès le début j’ai reconnu aux Éditions Métailié le même type de considération que je reçois depuis presque vingt ans à Companhia das Letras, ma maison d’édition brésilienne. Plusieurs facteurs concourent à ce sentiment: outre la complicité linguistique et culturelle, la confiance mutuelle et la capacité d’Anne Marie à comprendre les projets de ses auteurs à l’intérieur des limites de chacun et à savoir les défendre. Cette capacité est le fruit d’une combinaison originale d’intelligence et de générosité. Le catalogue qu’elle a constitué au long de ces trente années révèle non seulement son hétérodoxie et sa largesse d’esprit mais aussi un extra ordinaire sens pratique et de la survie, grâce auquel elle peut garantir la réalisation de ses convictions personnelles.
J’ai toujours été impressionné par la sensibilité des grands éditeurs pour reconnaître, souvent à contrecourant du consensus du marché, du public et de la critique, les œuvres qui peuvent changer les orientations de la littérature et que, parce qu’elles correspondent à une intuition personnelle et irréductible, ils s’obstinent à défendre comme s’ils luttaient pour leur propre vie. L’exemple incontournable et exceptionnel de Jérôme Lindon, surtout à cause de l’heureuse concomitance entre cette intuition et l’irruption d’une œuvre comme celle de Beckett suffirait à nous faire comprendre que la profession d’éditeur, en dépit de ce qu’on tente d’en faire aujourd’hui en la réduisant à la fonction de simple administration d’entreprise, exige une sensibilité et un talent ainsi qu’un grand sens de l’urgence et de l’actualité, que tout le monde n’a pas.
En tant que lecteur idiosyncratique, j’admire de plus en plus la capacité qu’a un bon éditeur de lire, comprendre et se passionner pour des auteurs souvent incompatibles entre eux. Un bon éditeur doit être, avant tout, un excellent lecteur, ce qui signifie non seulement qu’il doit être un lecteur passionné, mais qu’à l’inverse des lecteurs passionnés et inconséquents comme moi, souvent victimes de leurs préjugés et de leurs dogmatismes, il doit reconnaître chaque projet littéraire à l’intérieur de ses limites, conformément aux particularités de chaque auteur – et non en opposition à ces dernières.
C’est une chance pour un écrivain de pouvoir compter sur un éditeur qui sait lire et critiquer ce qu’il écrit avec une compréhension exacte de ce qu’il se proposait à l’origine, sans tenter de lui imposer un modèle idéal ou extérieur. Je serai toujours reconnaissant à ceux qui ont intégré, avec générosité, mes particularités à leurs projets éditoriaux.
Il ne faut pas oublier qu’un éditeur affronte une réalité concrète qui ne fait en général pas partie des préoccupations des écrivains même si elle est la condition de possibilité de la publication de leurs œuvres. Et la façon dont certains éditeurs indépendants, fidèles à leurs intuitions et de plus en plus rares dans un océan de grandes entreprises commerciales, arrivent à mener leur barque sur leur route originale, en dépit des vagues et de la tempête, n’en est pas moins impressionnante. Métailié est l’une de ces rares maisons d’édition. Je suis d’autant plus heureux de faire partie de son catalogue pour pouvoir fêter ses trente ans.”



Photo réalisée par Daniel Mordzinski.


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Textes inédits issus du catalogue 30 ans



Des éditeurs et autres faunes merveilleuses
Paco Ignacio Taibo II



J’ai eu autrefois en Pologne un éditeur qui avait toujours le nez très rouge et qui buvait de la vodka comme on se jette sur un ballon d’oxygène. Il me signa un contrat pour un roman et les années passèrent sans que le livre sorte, que l’avance soit payée ou que rien ne se passe. On me raconta qu’il était mort d’un infarctus dans une réunion d’auteurs de romans policiers à Berlin. Je pris sentimentalement congé de mon éditeur et considérai le livre comme perdu.
Quelques mois après, à Prague, une femme qui buvait de la vodka comme du Coca-Cola arriva à une rencontre de l’Association internationale des auteurs de polar. Elle avait le nez très rouge et, si j’avais parlé polonais, je l’aurais trouvée très sympathique. Elle s’approcha de moi en parlant russe et, avec l’aide de la traduction de Justo Vasco, elle me dit qu’elle était la veuve qui avait hérité des contrats de son mari et qu’elle pensait publier mon livre. Je lui dis que j’étais ravi, qu’elle m’envoie l’avance et en avant.


Les années ont passé. Que je sache, le livre n’est jamais paru, l’avance n’est jamais arrivée et chaque fois que je vais en Europe de l’Est, j’espère rencontrer un couple de jeunes gens au nez rouge, héritiers de l’héritière et qui veulent publier mon livre.
Quand on me demande pourquoi je n’ai pas de livre publié en Pologne je dois raconter cette histoire. Ce n’est ni la meilleure ni la pire de mes nombreuses histoires d’éditeurs.
J’ai eu un éditeur japonais qui m’envoyait des lettres de quatre pages sans interligne demandant des précisions pour la traduction. À la deuxième lettre je lui ai suggéré de parler avec le concierge de l’ambassade mexicaine à Tokyo, il allait résoudre comme ça 90 % de ses questions sur le texte. Répondre à trois cents questions, c’était pour moi presque recommencer à écrire le livre et j’avais d’autres projets. J’ai essayé de faire passer la blague avec amabilité ; ça a semblé marcher car les lettres se sont arrêtées.
Des mois après, le livre est arrivé, je l’ai mis sur une étagère et je l’ai oublié jusqu’au jour où un sociologue mexicain marié avec une Japonaise est venu chez moi à Mexico, je lui en ai offert un exemplaire. Il l’a feuilleté et m’a dit soudain :
– Dis donc, pourquoi l’éditeur remercie le concierge de l’ambassade mexicaine pour sa collaboration ?
Mais mon histoire préférée, c’est la russe. Un jour un fax est arrivé d’Union soviétique (c’était avant le mail) me prévenant et me demandant d’en informer Donald Westlake, qu’une édition pirate de nos romans était mise en circulation avec un tirage d’un million d’exemplaires. J’ai transmis le message à Donald qui m’a raconté que c’était la deuxième fois que cela lui arrivait.
Quelques mois plus tard à un congrès à Moscou, j’ai demandé à mes amis russes si on pouvait tirer quelque chose de cette affaire.
Arkadi m’a raconté que la maison d’édition était célèbre parce qu’elle changeait de nom tous les ans, ne payait pas ses dettes et renaissait sous un nouveau nom, à la même adresse et avec les mêmes magasins. Vive Sir Francis Drake ! Mais on pouvait quand même faire quelque chose.
C’étaient les premiers temps de la Perestroïka et mes amis publiaient un hebdomadaire à succès qui avait souvent de graves problèmes avec les mafias et ils étaient armés. Nous sommes partis avec deux armoires à glace qui travaillaient au département expédition de la revue. Ma maison d’édition pirate favorite s’appelait maintenant Nouvelle Nouvelle Russie. C’était un hangar immense plein de caisses de livres avec au fond un étage où on montait par un escalier en colimaçon qui grinçait.
Arkadi m’avait fait la leçon :
– Si je t’appelle Taibo, tu fais non avec la tête et tu dis Niet ; si je t’appelle Paco tu fais oui avec la tête et tu dis Da.
Je répétais les consignes dans ma tête pour ne rien faire foirer. Nous nous sommes retrouvés devant un grand bureau où un homme de cinquante ans, le front barré d’un seul sourcil et avec des poils qui lui sortaient des trous de nez, nous regardait d’un œil torve.
Arkadi poussa deux cris, donna un coup de poing sur la table et m’interrogea.
– Paco ?
Da, da, ai-je affirmé en remuant la tête de haut en bas.
Arkadi poussa deux autres cris en direction de mon éditeur russe favori qui répondit par un grognement.
– Taibo ?
Niet, niet, et je secouais la tête.
Alors il sortit une bourse ronde en velours de quinze centimètres et la posa sur la table.
– Paco ?
J’ai répondu :
Da, da.
Arkadi a pris la bourse, me l’a cérémonieusement remise, a serré la main du grogneur et nous sommes sortis triomphants des éditions Nouvelle Nouvelle Russie.
Peu après j’ai découvert que la bourse contenait de l’ambre, et un ambre très beau.
– Il avait des Mushkas, disait Arkadi, et : je regrette c’est ce que j’ai pu lui soutirer de mieux. Il nous offrait six caisses de cognac arménien mais j’ai pensé que ce serait compliqué de l’emmener au Mexique.
Une semaine après j’ai donné la bourse d’ambre à ma mère qui l’a vendue dans sa boutique de vêtements pour enfants et en a tiré cinq mille dollars.
Mais peut-être que la meilleure histoire, c’est celle de mon éditeur-traducteur hindou qui n’était pas hindou mais californien et qui traduisait de l’espagnol mais ne savait pas écrire en espagnol. Mais, celle-là, elle est très compliquée et serait trop longue ici.”


Photo réalisée par Daniel Mordzinski.


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chronique de Luis Sepúlveda


De l'importance du laxatif

En 1968, en pleine révolution culturelle chinoise, les gardes rouges, excités et enfiévrés par les millions de chiffons rouges dont Pékin était rempli, décidèrent que cette couleur serait celle du mouvement, de la marche irrésistible vers l’avenir. Il était donc contradictoire, bourgeois et contrerévolutionnaire que le rouge des feux de signalisation arrête, paralyse, immobilise les véhicules du prolétariat. Forts de cette conviction, des millions de jeunes gens sortirent dans la rue. A chaque carrefour, un garde rouge se chargeait d’obliger les conducteurs à ne pas tenir compte du feu rouge au grand mécontentement de la police de la circulation et de ceux qui voyaient leurs engins tout cabossés. Il y eut de la grogne, beaucoup de grogne mais les Chinois la ravalèrent, terrorisés par le pouvoir de ces gamins en uniforme et, pour éviter d’être consumés par la colère, ils ingurgitèrent des laxatifs, modernes ou traditionnels. C’est ce que raconte le prix de Nobel de littérature Gao Xinjiang. Maintenant, en se rappelant ces années, les Chinois se moquent des gardes rouges, des feux de circulation et d’eux-mêmes.
Le pouvoir d’un bon laxatif est incroyable. Au Chili, la meilleure marque est Laxatón dont la publicité déclare : « Ne remets pas à demain ce que tu peux faire aujourd’hui ».
Il y a environ six mois, dans une pharmacie madrilène où j’étais entré acheter de l’aspirine –je suis accro- je suis tombé sur un monsieur qui, sans cesser de se masser le ventre, a demandé si on pouvait lui conseiller un bon laxatif. La pharmacienne, très obligeante, l’a interrogé pour savoir s’il en voulait un très puissant ce à quoi le monsieur, en tripotant toujours son ventre enflé, a répondu : oui mais pas au point de mettre en danger la banque espagnole affectée par la crise. Une polémique a alors éclaté : les uns critiquaient l’arrogance de cet homme qui exagérait sa capacité d’évacuation, d’autres lui recommandaient l’espagnolissime huile de ricin, d’autres encore l’accusaient d’être un de ces irresponsables ayant contracté des emprunts sans se demander s’ils allaient ou non pouvoir les rembourser et, finalement, du seuil de la porte, une dame lui a conseillé de se masser l’estomac avec de l’eau bénite car elle n’avait jamais entendu parler de curés constipés.
Pendant que j’écris ces lignes, j’apprends que les pirates somaliens ont libéré l’Alakrana, un bateau de pêche capturé avec tout son équipage et gardé quarante six jours en otage. La rançon a coûté quatre millions de dollars dont – ô mystère- nous ne saurons jamais s’ils proviennent du Trésor Public ou du cœur généreux des propriétaires de l’embarcation. Cette nouvelle a produit l’effet d’un bon laxatif sur les visages de plusieurs ministres qui, il y a une semaine, sentaient l’affaire leur échapper des mains et chez les dirigeants de l’opposition qui, dans leurs efforts pour en tirer un avantage politique, ont renoncé à une digestion normale.
Le bateau était théoriquement espagnol car la plupart des membres de l’équipage étaient basques ou galiciens mais on a appris plus tard que ce chalutier, comme la majorité de ceux qui continuent à pêcher en face des côtes somaliennes, naviguait sous pavillon des îles Seychelles, un paradis touristique pour toutes sortes de gens malhonnêtes qui échappent ainsi aux impôts de leur pays d’origine. Ces individus dont les embarcations sillonnent les mers sous un numéro d’immatriculation et un pavillon des Seychelles ou d’autres paradis fiscaux, ne paient pas d’impôts en Espagne mais n’hésitent pas à exiger l’aide de l’état pour affronter la crise globale du capitalisme. Ils digèrent donc très bien et n’ont pas besoin de l’effet bénéfique d’un bon laxatif.
L’affaire de l’Alakrana s’est bien terminée pour les membres de l’équipage qui sont rentrés chez eux saints et saufs mais la Somalie sera toujours là, face à la corne de l’Afrique, comme l’un des pays les plus dévasté de la planète à la suite d’une intervention militaire de l’occident qui s’est terminée comme une ingestion excessive de laxatif. Après la bataille de Mogadiscio du 3 et 4 octobre 1973, seule restait à piller sa richesse marine. Des milliers d’embarcations de toutes les flottes occidentales se sont concentrées devant ses côtes pour y pêcher, sans payer de droits ni respecter les époques interdites ou les espèces en voie de disparition. La piraterie est née comme un acte de résistance des pêcheurs somaliens devant la spoliation de leur unique richesse mais aucun gouvernement, aucune entreprise de pêche ne le reconnaît car cela entraînerait pour eux des difficultés digestives. Et comme l’occident doit continuer à consommer du poisson somalien, les bateaux de pêche transporteront désormais des mercenaires payés par le Trésor Public des pays consommateurs de poisson pour repousser les pirates. Ils ne seront, en aucun cas, à la charge des îles Seychelles ou de tout autre paradis fiscal sous le pavillon desquels ils naviguent et se livrent au pillage.
« Ne remets pas à demain ce que tu peux faire aujourd’hui ». Quelle sagesse peut contenir la publicité d’un laxatif, pris avec une modération politiquement correcte, bien entendu !


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Textes inédits issus du catalogue 30 ans


De la multiplication des salamandres noires ...

Anne-Marie Carlier, Librairie des Halles, Niort


“Un tour rapide dans ma bibliothèque… 20 ans de librairie, 30 ans d’édition pour Anne Marie Métailié et, ce soir, je chasse les salamandres… Je n’y arriverai jamais ! Elles sont partout ! Sur les étagères des littératures hispaniques, hispano-américaines, portu­gaises, allemandes, anglaises, polardeuses…
20 ans de lectures, 20 ans de rencontres, et des liens qui se tissent, de plus en plus professionnels et ami­caux… Je me permettrai ici de voler l’expression d’André Schiffrin pour dire qu’il n’y a pas « d’édition sans éditeurs », et que toutes ces salamandres noires, estam­pillées sur les tranches, reconnaissables au premier coup d’œil, sont bien l’œuvre de 30 ans de travail d’une éditrice ! Tout un trésor ! Tout un patrimoine ! Ou, tout simplement, un catalogue !
Mais quel est ce livre, le premier à s’immiscer, le pre­mier lu, le premier conseillé de ce catalogue ? D’ailleurs est-il encore là ? Sûrement prêté… car je sais que les bons livres ne reviennent jamais ! Mais je suis sûre qu’il est sur les rayonnages de la librairie ! Alors ? Le Vieux qui lisait des romans d’amour ? Avec cette belle ren­contre à la fête du livre de Bron, avec Luis Sepúl­veda… qui m’ouvrait la porte sur tant d’autres… Paco Taibo II, et plus tard Sarabia, puis Hernán Rivera Letelier… Mais avant, bien sûr, Leonardo Padura (mais, d’ailleurs, que fait-il ? J’en voudrais tellement un nouveau à me mettre sous la dent !), mais non, ça ne va pas, j’oublie Le Sourire étrusque de José Luis Sampedro… et cette petite perle (encore une !) de Tschinag : Ciel bleu ! Et puis, ce choc à la lecture des Démons à ma porte de Fajardo… Non… je vais me faire des ennemis ! Pas possible de tous les citer, bien sûr ! Parce qu’il y a aussi James Meek, oh, et puis Les Armées de Rosero, Karla Suárez, Jim Grimsley, Lídia Jorge, Agustina Bessa-Luís, José Ángel Mañas, Jesús Díaz… et je ne parle pas de ceux, prêts à se dévoiler et tellement fantasmés, encore sur les piles au pied du lit !
Que de compagnons de route, arrivés sans crier gare ! Que de coins du monde, ou de la pensée, explorés ! Que d’heures de lecture abolissant toute notion de temps ! Soit parce que Anne Marie en avait parlé… Ah ! L’enchan­tement des matins au petit réveil où sa voix résonne sur les ondes ! Soit parce que Lise a glissé un livre dans nos courriers avec un petit mot… petite étincelle entre la pile de factures… soit parce que le représentant nous fait « bisquer », ouvrant la porte à une merveilleuse histoire à venir !
Toujours cet émerveillement à l’ouverture des cartons de nouveautés… le voici enfin, le livre tant attendu, on va pouvoir le partager ! Et cet autre… aurai-je le temps de le lire ? De le conseiller ? Mais il est là ! Et il aura sa place sur les tables, attendant et faisant de l’œil à un passant lecteur ! S’il est là, c’est que je sais qu’Anne Marie a pris des risques en le publiant, qu’elle ne l’a pas fait par hasard ! Alors moi aussi, libraire, je me dois d’en prendre et d’inviter les clients de la librairie à me suivre !
Mon enthousiasme, chaque matin, à me dire que libraire est le plus beau métier du monde dépend en effet de ce travail de découvreur qu’est celui d’éditeur ! Savoir que l’on va pouvoir conseiller ce livre lu jusqu’à tard, ou tel autre, parce qu’un véritable éditeur en a fait le choix ! Savoir que la librairie est habitée par ces ouvrages nourris par la fougue de celle qui nous en a fait cadeau et nous le donne à lire, et à faire lire !
Impossible, alors, de ne pas être au rendez-vous !
Et lorsque j’imagine Anne Marie, arpentant textes, mais aussi kilomètres pour rencontrer ses auteurs, et les lecteurs, pour parler du prix unique du livre et de bibliodiversité avec cette énergie et cette passion que j’admire, je ne peux que dire : chapeau bas ! Et longue vie aux salamandres noires, à celles déjà publiées et à celles à venir !”



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Textes inédits issus du catalogue 30 ans

Le jour où Indiana Jones n'est pas arrivé à la gare Montparnasse
Luis Sepúlveda




Dix-sept ans ont passé depuis ce moment où je sortais d’une maladie qui avait été sur le point de : a) m’envoyer ad patres ou b) me clouer dans un fauteuil roulant.
Quand j’étais l’hôte de la prison de Temuco au Chili j’avais contracté la tuberculose, une maladie très littéraire, mais comme j’étais un type robuste je n’avais manifesté aucun symptôme, jusqu’à ce que, des années plus tard, elle se transforme en une tuberculose osseuse qui dévorait ma colonne vertébrale.
A l’hôpital où je me remettais lentement, ma plus grande occupation consistait à jouer aux cartes avec mes trois fils, nés en Allemagne, et quand j’étais seul je regardais les lumières du port depuis mon lit et je me disais que la vie était encore très belle. J’aimais Hambourg, j’avais une famille et de plus j’avais écrit mon premier roman, Le Vieux qui lisait des romans d’amour, livre qui était arrivé jusqu’à une éditrice française disposée à le publier.
Un jour de printemps j’ai quitté l’hôpital. Je marchais en m’aidant de deux cannes et mon dos était maintenu par un corset d’acier qui me donnait un air de Frankenstein prétentieux. Les médecins m’avaient interdit de voyager, de soulever des poids, de me pencher, et je devais toujours rester à proximité d’un hôpital en cas d’urgence. C’est alors qu’arriva une lettre d’AMM m’invitant au festival Étonnants Voyageurs de Saint-Malo pour présenter la version française de mon roman.
Quand j’ai annoncé au bon docteur Schönberg ma décision d’aller à Paris et de là en Bretagne, le dialogue entre le médecin et son patient s’est transformé en un chapelet d’insultes mutuelles, qui n’ont cependant pas affecté notre amitié.
Pendant le vol de Hambourg à Paris, je me demandais à quoi ressemblerait mon éditrice, je n’avais jamais vu de photo d’elle et dans mon imagination d’homme sortant d’une tuberculose, une éditrice était nécessairement une dame grassouillette portant des lunettes et, je ne m’explique toujours pas pourquoi, dégageant une indéniable odeur de café. Une éditrice selon ma perception d’alors devait toujours être assise derrière une montagne de manuscrits, et dans le cas d’une éditrice française mon imaginaire indiquait qu’il devait nécessairement y avoir dans son bureau une photo dédicacée de Hemingway, et qu’au fil du temps elle m’avouerait une histoire d’amour secrète avec le grand écrivain.
Comme tous les écrivains – ceux qui le nient sont des hypocrites –, je rêvais de voir mes livres traduits en français et publiés en France. Une autre préoccupation récurrente était de rêver au nom de mon éditeur, éditrice, et à celui de la maison d’édition. J’avais entre autres projets de vie de refuser systématiquement de publier des livres dans des maisons d’édition portant des noms peu littéraires : « Éditions de la Grenouille », « La Plume de sang » et des choses dans ce genre. En réalité le nom de Anne Marie Métailié me paraissait chan tant, mystérieux, très littéraire, et celui de la maison, Éditions Métailié, me donnait un frisson de satisfaction chaque fois que je le prononçais.
Peu avant l’atterrissage à Paris j’avais décidé que mon éditrice devait être une femme très fortunée habitant une belle maison entourée de brume près de la mer. Peut-être l’héritière de quelque famille noble qui sacrifiait sa fortune au mécénat littéraire.
À l’hôtel j’ai rencontré des gens que je connaissais de nom : les Mexicains Eraclio Zepeda et José Agustin. Quand je me suis approché d’eux, appuyé sur mes cannes, raide comme un poteau télégraphique, et que je me suis présenté, j’ai remarqué qu’ils m’observaient avec un trouble impossible à dissimuler.
J’ai bu avec eux mon premier verre de vin depuis sept mois et, me sentant en confiance, je leur ai demandé ce qui avait bien pu les déconcerter.
Ils m’ont répondu qu’avec une vie aussi agitée que la mienne, un type qui avait été guérillero, marin, avait pratiqué plusieurs autres disciplines fâchées avec la littérature, devait forcément ressembler à Indiana Jones et non à un vétéran prématurément déglingué. Le lendemain j’avais rendez-vous avec AMM. Nous devions nous rencontrer directement sur le quai du train pour la Bretagne. Je marchais avec mes cannes en cherchant une dame avec un aspect indéfinissable d’éditrice et j’espérais que si elle attendait Indiana Jones, mon aspect ne la décevrait pas. Soudain j’ai vu une très belle femme, aux yeux verts intenses, habillée d’une façon qui m’a mis à l’aise car son allure invitait aux barricades. Elle portait un blouson en cuir, comme ceux qu’on recommandait pour les combats de rue des années 70, car ils amortissaient les coups de matraque de la police, résistaient à l’eau des canons anti-émeutes et protégeaient du froid dans les cellules où on finissait en général. Mais cette femme arrivait à rendre le blouson élégant, peut-être majestueux, et j’ai immédiatement su que c’était mon éditrice, et qu’elle allait être mon éditrice et mon amie pour le reste de ma vie.
Il n’y a pas eu de déception dans son regard, ou s’il y en eut elle a très bien su le cacher, ou peut-être n’attendait-elle pas Indiana Jones.
Je me souviens que dans le train et plus tard à Saint-Malo nous avons parlé de tout, de livres, d’autres auteurs, et, tout en profitant de la formidable hospitalité bretonne, elle se révéla – c’est l’opinion unanime de tous les Latino-Américains qui étaient là – une amie solidaire, fraternelle, gaie et bonne connaisseuse de ce que nous écrivons, nous qui sommes nés de l’autre côté de la grande mare.
De nombreuses années ont passé, c’est vrai, mais chaque fois qu’on me demande « Qui te publie en France ? », je bombe le torse, une voix de chanteur de tango me vient aux lèvres, dans le genre Goyaneche « le polac », et je dis « Éditions Métailié » avec satis faction et fierté, car c’est une véritable fierté de faire partie de « l’écurie » d’Anne Marie.
Elle a publié toute mon œuvre, elle m’a offert son amitié, mais ce dont je la remercie surtout, c’est d’avoir été implacable à l’heure si nécessaire de la critique. Et tout cela a commencé le jour où Indiana Jones n’est pas arrivé à la gare Montparnasse.



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Textes inédits issus du catalogue 30 ans

Une éditrice à l'ancienne
Guillermo Schavelzon, Agent littéraire



AMM est une éditrice à l’ancienne : elle est l’un de ces rares éditeurs qui lisent personnellement les manuscrits entiers pour décider quels sont ceux qu’ils vont publier ou pas. Cela ressemble à une plaisanterie, mais ce n’en est pas une. Elle sélectionne ses auteurs avec soin.
La concentration vertigineuse qui s’est produite dans les dernières années dans le monde de l’édition a eu pour conséquence que les éditeurs qui s’occupaient auparavant de 20 livres en ont en charge maintenant 120 et, en même temps, deux ou trois collections. Dans
les grandes entreprises la décision éditoriale a été transférée de l’éditorial vers le département commercial et le marketing. Le comité éditorial traditionnel se compose maintenant des spécialistes de la vente et de la promotion armés de listings statistiques, d’analyses
de tendances, d’études de marché et de tout un attirail d’arguments sur ce qui se vend et ce qui ne se vend pas. Bien qu’on ne le dise pas ouvertement, ce sont exclusivement les possibilités de vente qui décident de la publication d’un texte.
Il y a 10 ans, les théories du marché sont devenues dominantes, et pendant toute cette période on a répété à saturation qu’il fallait publier ce que demande le marché, alors que, paradoxalement, on ne sait jamais ce que demande le marché, on ne peut savoir que ce que le marché a demandé.
Des enquêtes sophistiquées recherchent les éléments communs à tous les livres à grand succès, et l’actionnaire ou son représentant exigent que l’éditeur publie plus de la même chose : ce qui a déjà marché. Pour parier sur une prétendue certitude et éviter tout risque.
AMM est un éditeur qui a réussi à échapper à ces théories puisque depuis 30 ans elle publie ce que le marché ne veut pas lire. Au lieu de travailler pour le marché, elle travaille pour les lecteurs, ce qui marque une différence conceptuelle. Ce n’est qu’en publiant ce que le marché ne veut pas lire qu’il est possible de faire des investissements littéraires, de construire un univers de lecteurs fidèles, parier sur une continuité et obtenir que de plus en plus de gens se rapprochent du livre et de la lecture.
AMM sait que le marché n’est qu’une abstraction mensongère, qui a priori ne veut rien lire, n’est fidèle ni à un auteur, ni à une collection, ni à une marque éditoriale. Ce fantôme collectif achète parfois ce qui s’impose pour des raisons médiatiques, ce qui détermine qu’à coups d’achats compulsifs un livre devient soudain un succès de vente extraordinaire. Mais on ne sait pas qui et combien de personnes le lisent. Il n’y a pas non plus de règles garantissant qu’à l’avenir le marché réagira de la même façon.
Après une décennie terrible pour les lecteurs et les éditeurs, toutes ces théories sur le marché commencent à être remises en question. La destruction des principes discrédités qu’on nous a rabâchés jusqu’à l’épuisement, c’est ce que nous appelons la crise, les conséquences d’un désastre que nous subissons. Il faut citer ici l’ex-président Bush qui, quelques jours avant la fin de son funeste mandat, alors que tout le système s’effondrait, a déclaré : « Il semble que le marché n’a pas toujours raison. »
Je peux en donner ici deux preuves : si le secret pour vendre des livres c’était de publier ce que demande le marché, il n’y aurait pas autant d’échecs. Et il n’arriverait pas que parmi les dix livres les plus vendus aux États-Unis et en France il y en ait six qui soient des bestsellers inattendus. Des livres achetés avec de faibles à valoir et des prévisions de ventes basses (cf. pour 2007 The New York Times et Le Monde). « Le best-seller n’est plus prévisible », a déclaré Paolo Zaninonni, directeur éditorial du Groupe Rizzoli.
Les grands succès de vente sont indispensables pour l’économie de l’édition, mais comme ils ne sont pas prévisibles, la seule solution c’est de prendre des risques et de parier. C’est la raison de la quantité de nouveaux titres par an, un thème qui fait beaucoup parler. Si on pouvait prévoir les best-sellers, les grandes maisons d’édition ne publieraient pas 500 titres par an mais 10 seulement.
Voyons un autre aspect d’une apparente modernité ; AMM n’a pas décidé de créer sa filiale d’édition numérique, ce qui peut donner à penser qu’elle n’est pas moderne. Je crois qu’elle sait que le risque pour l’avenir du livre tel que nous le connaissons aujourd’hui, ce n’est pas le livre électronique, mais la publication de textes mal choisis et mal édités. À court terme, le risque c’est aussi la diminution des pages culture des journaux papier et la disparition ou la transformation des suppléments littéraires en pages Tendances.
Quand une œuvre de qualité devient un succès de vente, c’est que dès le début elle répond à des prémisses aussi fondamentales qu’anciennes : le plein appui des bons libraires, la diffusion par l’intermédiaire des pages culture et la critique des suppléments littéraires. Le reste, ce sont les lecteurs qui le font en recommandant le livre qu’ils ont lu, et ensuite on en parle à la radio ou à la télévision.
On voit qu’à l’ère du numérique ce sont toujours les libraires traditionnels et les pages culture – deux secteurs écartés des grandes opérations de marketing – qui rendent possible le succès de vente d’un livre.
AMM ne méconnaît pas ces tournants, c’est pourquoi elle parie sur un développement véritable de l’activité éditoriale.


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Textes inédits issus du catalogue 30 ans



L'équipe des lecteurs
Elsa Osorio



J’ai eu la chance – parfois la malchance – d’avoir des éditeurs de toutes sortes. Depuis le premier, Losada, un grand éditeur, qui publia en Argentine pendant un quart de siècle les œuvres que l’ignorance du franquisme interdisait, jusqu’à un baratineur qui lança une proposition éditoriale novatrice, récolta la crème du panorama local et du jour au lendemain s’enfuit du pays, droits d’auteur en poche. Ensuite il n’y veut qu’un pas vers l’énorme groupe éditorial qui avait des filiales dans différents pays. Je vivais à cette époque en Argentine, aussi je priais pour que l’éditeur soit solide, qu’il ne disparaisse pas. Ce que je ne savais pas, c’est que dans les filiales latino-américaines des grands groupes, c’est l’auteur qui disparaît, condamné, dans le meilleur des cas, à ne jamais sortir de son pays, et dans le pire, à être jugé par des myopes idéologico-littéraires qui écartent son œuvre si elle ne répond pas aux exigences attendues.
Mais j’ai appris. Pas à l’issue de grandes réflexions : par hasard. Je vivais en Espagne lorsque j’ai décidé que l’unique condition que devait remplir mon éditeur était : ne pas être argentin, ne pas avoir le moindre lien commercial, intellectuel ou affectif avec ce que j’appelais « ce pays ». Il en fut ainsi, ce roman si douloureusement argentin qu’est Luz ou le temps sauvage fut publié par une petite maison de Barcelone, qui faisait de très jolis livres et n’avait pas de filiale en Amérique latine.



On pourrait croire que le récit s’achemine vers l’une de ces merveilleuses histoires de rencontre entre un auteur et un éditeur visionnaire et enthousiaste digne du livre de Siegfried Unseld, L’Auteur et son éditeur. Eh bien non, rien à voir. Je n’ai jamais su pourquoi ils avaient choisi mon livre : un lecteur qui avait quitté la maison, un conflit à propos de deux livres qui se résout sur un troisième, justement le mien, un hasardeux concours de circonstances, qui sait. Ce qui est certain, c’est que la directrice de la maison préférait de loin le roman d’un autre auteur qui était sorti le même mois et qu’elle ne cachait pas son dépit devant les réactions disproportionnées et généreuses de la critique et des lecteurs à l’égard de mon livre.
Pourtant, c’est dans cette curieuse maison d’édition de Barcelone que se trouvait la porte entrouverte qu’ont franchie différents éditeurs de divers pays. Je fus la première surprise. Comment une histoire aussi argentine pouvait-elle intéresser un Finlandais, un Turc, alors qu’elle n’avait intéressé aucun éditeur argentin ? J’ai été émue que tant de personnes qui ne me connaissaient pas parient sur mon roman, alors que ceux qui me connaissaient, y compris ceux qui m’avaient éditée, voulaient que je l’oublie. Je suis très reconnaissante à tous ces éditeurs. Ils sont nombreux et différents. Plusieurs sont toujours mes éditeurs. Je n’ai jamais fait la connaissance de certains (et par superstition je préfère ne pas les connaître : mes livres marchent bien dans leurs pays et si j’y vais et que je dis une bêtise, je change mon image et je perds mes lecteurs) ; avec d’autres j’ai eu peu d’échanges mais essentiels pour me mettre sur le chemin d’un livre (le projet de mon nouveau livre est à mettre sur le compte de Luigi Brioschi, de Guanda) ; avec certains éditeurs j’ai établi des liens fondamentaux.
C’est par cette porte qu’est entrée Michi Strausfeld, l’éditrice de Suhrkamp. La connaître, apprendre avec elle, a marqué une étape de ma vie professionnelle. Un an et demi après je déjeunais à Francfort avec Siegfried Unseld lui-même, le grand éditeur. La conversation a été aussi émouvante que difficile, du moins au début, car mon anglais est affreux. Après les salutations préliminaires où je peux faire illusion, Siegfried a déclaré qu’il était heureux et fier de me connaître, et que je sois un auteur de sa maison. J’ai répété la phrase avec à la fin un pathétique too, du genre I’m happy too, I’m fière too. Un rôle lamentable pour celle qui faisait partie de ce catalogue que Siegfried déployait avec orgueil sous mes yeux gourmands, celui de l’Amérique latine dirigé par Michi Strausfeld, qui semblait être la réplique de ma bibliothèque puisque ses auteurs étaient aussi mes auteurs préférés. Le catalogue a dû me donner du courage, parce que j’ai parfaitement compris les paroles sages de Unseld – qui sont toujours présentes en moi – et pour me détendre, pour l’écouter avec des sous-titres, je lui ai demandé de me raconter l’histoire, que je connaissais bien pour l’avoir lue dans son livre, de Peter Suhrkamp et Herman Hesse. Ensuite, sur le stand de la Foire de Francfort j’allais voir Adorno, Beckett, Rilke, Brecht, Kafka. C’était un catalogue de rêve et c’était en même temps être chez soi. Un autre catalogue allait devenir important dans ma vie, celui des Éditions Métailié. Car en faire partie, surtout du « nôtre », celui de la Bibliothèque hispanoaméricaine, c’est très spécial, je pourrais dire de façon pompeuse que c’est un honneur, mais je préfère écrire : c’est une chance. Une chance méritée évidemment.
Parce que nous sommes de bons lecteurs. Une chance parce que nous sommes vivants, nous nous lisons, nous voyons dans des rencontres d’écrivains à travers le monde, ou dans quelque ville où nous nous retrouvons, nous mangeons ensemble, nous parlons, nous racontons des histoires vraies ou inventées, nous rions, nous disons du mal des éditeurs, des agents, des attachés de presse, nous échangeons des mails, nous partageons lectures et enthousiasmes, nous nous recommandons des auteurs, des livres, des informations, nous nous réjouissons quand l’un de nous termine un livre, nous attendons de le lire avec impatience et, s’il nous plaît, nous le recommandons partout et, si nous ne connaissons pas un auteur parce qu’il est nouveau et que nous ne nous sommes jamais rencontrés nulle part, nous le lisons immédiatement et nous sommes dans de bonnes dispositions à son égard, nous sommes presque sûrs qu’il va nous être sympathique (l’incroyable, c’est que ça arrive). C’est – nous sommes – une équipe, un club. « Nous en sommes », comme disait le slogan d’une carte de crédit. Comme il y a des supporters du Barça, de River, de l’Olympique de Marseille, nous, nous sommes de Métailié. Daniel Mordzinski – l’un de ses membres les plus remarquables –, qui a photographié tout un groupe d’écrivains avec des maillots de foot sur le stade de Gijón, l’a dit avant moi. Évidemment pour constituer cette équipe il a fallu une lecture, celle de l’éditrice.
J’ai fait sa connaissance à Madrid, un peu avant qu’elle ne publie mon roman. De ce premier contact je me souviens de la belle lumière que crée la coupole du Palace à la fin de l’après-midi et de la joie pudique que j’ai ressentie en apprenant qu’elle avait publié non seulement le génial nouvelliste uruguayen Horacio Quiroga, mais aussi l’extraordinaire poète brésilien Drummond de Andrade, dont les vers ont accompagné ma jeunesse. Je me suis dit : elle lit et lit bien, et cela a fait naître une complicité immédiate. Une complicité qui a grandi au fur et à mesure que nous nous sommes mieux connues.
Neuf ans ont passé avec des rencontres, présentations, salons, conversations en grand nombre et le lien de la lecture est toujours vivant et de nouveaux bourgeons reverdissent. Je connais des éditeurs qui n’aiment pas la lecture, qui ne lisent pas, il en est même qui détestent les livres, je n’exagère pas. Il est évident qu’un éditeur doit être plus qu’un bon lecteur, il doit conjuguer la lecture avec des aptitudes de gestionnaire sur lesquelles je n’ai pas d’avis parce que ce n’est pas mon truc, mais je peux affirmer que pour un auteur il est important d’avoir un éditeur qui lit, qui lit le plus qu’il peut, qui trouve le temps, le désir et l’enthousiasme pour continuer à lire. Et tant mieux si son côté pratique, gestionnaire, sa vision du marché, quelle que soit la façon dont on l’appelle, ne déforme pas son jugement, et encore moins son plaisir de lecteur. Ma bibliothèque s’est enrichie ces dernières années des versions en espagnol du catalogue français de Métailié. Plus qu’une simple coïncidence, une affinité de lecture, c’est la reconnaissance du lecteur pour l’excellence d’un professionnel de l’édition, un éditeur-lecteur.
Lorsque j’essaye de m’expliquer cette entente, cette harmonie, ce désir bienveillant qui circule entre les membres de cette « équipe », exceptionnelle dans un monde de vautours, je pense que le fil qui tisse cette trame subtile entre les auteurs de la maison Métailié, c’est la lecture. Tous les auteurs que j’ai connus là, de même que l’éditrice, cultivent comme moi le plaisir de la lecture. D’où la chance de « l’équipe ». Merci, Anne Marie, et bon anniversaire.”








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Textes inédits issus du catalogue 30 ans


Raphaëlle Rérolle
Critique littéraire au Monde



“Certains souvenirs sont fragiles comme du verre, d’autres ont le cuir épais – tout le monde sait cela. Et même si leur degré de résistance au temps semble parfois n’obéir à aucune logique, il n’en est évidemment rien. À bien y réfléchir, ces événements plus ou moins isolés, qui flottent à la surface d’un océan de choses oubliées, sont presque toujours des balises importantes. Ainsi en va-t-il de mon tout pre­mier souvenir d’AMM, qui émerge avec une netteté saisissante.
Depuis que je suis journaliste, j’ai sillonné régu­lièrement les allées du Salon du livre de Paris, la plupart du temps sans plaisir – donc sans que l’événement laisse beaucoup de traces. Les années passant, ces manifestations se sont peu à peu fondues en un grand moutonnement de figures obligées dont rien ne m’est resté, sauf pour deux d’entre elles. Dans les deux cas, le salon a été associé à une personne, à une rencontre, la première en date étant celle d’Anne Marie.


C’était en 1986, peut-être 1987. Je l’avais déjà aper­çue dans des circonstances dont je n’ai pas gardé la mémoire, mais c’est là, dans les allées surpeuplées du Grand Palais, un soir d’inauguration, que je la “vois” pour la première fois. Pas seulement parce qu’elle était très belle et un peu ironique, mais parce qu’elle était, discrètement, ailleurs. Même pour quelqu’un d’assez inexpérimenté, comme je devais l’être à l’époque, il n’était pas difficile de remarquer une chose aussi fla­grante : cette femme qui semblait si profondément dotée de toutes les compétences et de tous les atouts pour faire partie du milieu, n’avait pas décidé de jouer le jeu. Pas complètement. « Quel ennui », je dérivais au hasard des allées.
« Je voudrais tellement m’en aller. » « Moi aussi », m’avait-elle répondu, avec un sourire qui n’enlevait rien à la vigueur de son désir de fuir. « Moi aussi ! »
Être ailleurs. Ce souhait n’était pas une tocade. Tou­jours elle a gardé au moins un pied en dehors du circuit des jeux de pouvoir et des conflits de micro­cosme. Toujours elle a regardé sur les côtés, fouillant les litté­ratures lointaines, les disciplines trans­verses, les espaces encore inexplorés. Et le tout sans jamais céder sur l’essentiel, qui consistait à trouver de bons livres, à défendre ses auteurs (et avec quelle ferveur, quelle opiniâtreté !), à promouvoir sa concep­tion de la litté­rature. Au fond, dès mes débuts, Anne Marie a mis en évidence un certain rapport à l’authenticité : on peut être un excellent professionnel et ne pas se perdre en conduites coudées, manœuvres latérales, discours à double ou triple fond, qui, tous, au bout du compte, vous font perdre plus d’énergie qu’ils ne vous rap­portent de vrais bénéfices. À sa manière elle était dans ce qui la passionnait – absolument dedans – et en dehors du reste. Ailleurs.”







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Textes inédits issus du catalogue 30 ans


Traversées
Collection dirigée par Pascal Dibie
Un Quadrangle d'Or


Qu’est-ce à dire ? J’ai su, oui je crois que j’ai su très exactement en 1982, lorsque j’ai commencé à travailler aux éditions, ce pour quoi je me trouvais là. Pour y être, il avait fallu que je définisse mon désir afin de le faire passer. Il fallut avant tout qu’il fût provoqué ! En effet, pourquoi faire de l’édition comme ça, tout à coup… non, pas tout à coup, je crois que personne ne peut se lancer dans l’édition sur un coup de coeur, pour une bonne raison que cela a tout d’un coup de tête, d’un engagement réfléchi, longuement mûri, qui vous pousse pour quelque obscure raison de l’autre côté du livre. En vérité, j’aimerais savoir ce qui m’a pris, ce qui m’a fait sauter le pas, passer de simple lecteur à éditeur ? Une idée forte, nécessaire, définitive, une idée qui ne m’a toujours pas quitté : le désir et le besoin de faire partager mes enthousiasmes. Peu enclin à monter une entreprise (l’édition, hélas, c’est aussi et avant tout du commerce), mon cas est, comme beaucoup de « directeurs de collection », lié a une rencontre avec un éditeur. Pour moi ce fut un joli accident. J’avais lu un livre qui m’avait emballé, Nus, féroces et anthropophages, que je chroniquai pour La Quinzaine littéraire où m’avait présenté mon ami Jacques Meunier, lui même peu ou prou éditeur. C’est également lui qui me fit rencontrer AMM, l’éditrice de ce texte de 1587 dont elle n’était de toute évidence pas contemporaine. Nous parlâmes, nous revîmes et elle me proposa de m’ouvrir « sa maison », si j’avais des projets… Et j’en avais !

Flânant beaucoup à l’époque dans le Quadrangle d’Or de l’édition et de la librairie qui allait du boulevard Raspail jusqu’à la Seine et ses bouquinistes, j’étais tombé sur une petite collection que je traquais jusqu’à en épuiser le catalogue : la collection « La joie de connaître » aux Éditions Bourrelier. Des petits livres les plus sérieux du monde mais aussi des plus attrayants tant du côté de la maquette que de ses illustres auteurs, dont la majorité, s’ils ne furent pas mes professeurs à l’université, étaient incontournables. En 126 pages abondamment illustrées, ils nous transmettaient plus que leur savoir, le plaisir et la raison de faire de la recherche. Animé moi-même d’un fort désir de partage, je m’étais dit que si à mon tour je pouvais communiquer ce joyeux savoir anthropologique que mes maîtres avaient distillé devant mes yeux, à savoir une façon simple, fine, exacte, profonde et illustrée (non, pas illustrée, c’est trop cher, hurlaient les commer ciaux !) ce serait formidable. La conjonction se fit. « La joie de connaître » se transmua en « Traversées ». Pour commencer j’apportai Alfred Métraux, André Leroi-Gourhan que j’empruntai à Bourrelier, puis vinrent Rousseau, Haudricourt, Gibbal, une cinquan taine d’auteurs à ce jour qui font exister « ma collection ». Et c’est ainsi que j’ai rejoint le cercle infernal et magique des éditeurs au sein d’une Utopie réalisée produite par quatre folies réunies, cet autre Quadrangle d’Or fait de l’auteur, de l’éditeur, du libraire et du lecteur.”







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Textes inédits issus du catalogue 30 ans


Bibliothèque écossaise
dirigée par Keith Dixon


La Bibliothèque écossaise est née d’un constat, d’une ambition et d’une rencontre. Le constat était qu’à l’aube du XXIe siècle, la littérature écossaise n’existait toujours pas dans l’imaginaire littéraire des Français. Certes, on connaissait quelques-uns des grands noms de cette littérature – Walter Scott, Robert Louis Stevenson, Conan Doyle, par exemple –, mais au mieux ils étaient vaguement attachés à une nébuleuse tradition anglo-saxonne qui cachait plus qu’elle ne faisait voir. L’ambition était donc de faire vivre cette littérature en traduction française, non pas par nationalisme écossais ou par goût pour le kitsch celtique, mais parce qu’elle manquait à la compréhension de la production culturelle d’outre-Manche, parce que la voix écossaise méritait largement sa place dans la polyphonie littéraire britannique entendue à l’étranger.

La rencontre avec AMM a permis de faire ensemble ce constat et de faire éclore cette ambition. Dès 1995 nous nous sommes mis d’accord, le directeur de collection que je suis et AMM, sur une liste de romans écossais modernes et contemporains de pre mier rang jusque-là totalement inconnus du public français. Notre projet était à la fois de constituer une bibliothèque de classiques modernes écrits en Écosse et de suivre la production romanesque contemporaine au fil du temps avec une prédilection pour des textes novateurs sur le plan du contenu et/ou de la forme. Ainsi, les lecteurs français ont pu découvrir la grande trilogie de Lewis Grassic Gibbon, écrite dans les années 30 et marquant un tournant dans l’histoire du roman britannique, ou le roman Young Adam, d’Alexander Trocchi, romancier et aventurier héroïnomane qui a fait scandale dans la Grande-Bretagne du début des années 60. C’est ainsi que des écrivains de Glasgow, comme Alasdair Gray, Louise Welsh ou James Kelman, ont pu se constituer un lectorat français, tout comme – plus récemment – le poète devenu romancier, John Burnside, dont l’univers romanesque est irrigué par une violence sourde.
L’Écosse est un petit pays – à peine plus de cinq millions d’habitants – mais sa littérature est foisonnante, surtout depuis les années 60 où la contestation de l’Union britannique a pris la forme d’un mouvement national et populaire, aboutissant aujourd’hui au statut d’autonomie. Nous avons fait le choix de la diversité, rappelant ainsi que l’identité culturelle de l’Écosse n’a rien de singulier. Nos auteurs écossais sont nés ou résident en Écosse, mais leur provenance culturelle est multiple : notre famille littéraire écossaise est large et inclusive. Suhayl Saadi, auteur de Psychoraag, est d’origine pakistano-afghane et, comme ses personnages, il est au carrefour de plusieurs cultures, de l’Occident et de l’Orient ; Alexander Trocchi est né dans une famille d’Italiens de Glasgow et ses romans apportent une touche de sensualité souvent manquant au roman écossais ; Dominic Cooper, dont les romans explorent les vies rudes de la côte ouest écossaise, entre mer et terre ingrate, est né en Angleterre ; James Meek préfère les terres lointaines, la Russie post-révolutionnaire, par exemple, dans Un acte d’amour, et en ce faisant il s’inscrit dans une autre tradition écossaise, celle de la découverte de l’étrange et de l’étranger, une tradition dont se sont nourris Stevenson et James Hogg avant lui. Mais une fois le texte trouvé, le travail du directeur de collection est loin d’être fini : établir le contact avec l’auteur pour mieux le comprendre et ainsi mieux cerner son œuvre, présenter le texte au futur traducteur et accompagner la traduction, surtout lorsqu’elle bute sur les spécificités de la langue ou de la culture écossaises. Certains auteurs ou certains textes posent de ce point de vue plus de défis que d’autres : trouver le ton juste pour traduire l’invective populaire dans un roman de Kelman, comprendre et traduire l’ironie subtile et les allusions culturelles foisonnantes dans l’œuvre de Gray nécessitent une vraie collaboration entre le traducteur et le passeur qu’est le directeur de collection. Passeur aussi dans le sens où, pour réussir une collection de littérature étrangère, il faut être prêt à passer d’une culture à une autre, à solliciter des collaborations et des soutiens dans le pays d’origine des textes et à susciter de l’intérêt dans le pays d’arrivée.
L’Écosse contemporaine de ce point de vue est un terrain d’expérimentation passionnante et il ne manque pas d’aides et de soutiens à ceux et celles qui participent à la diffusion de sa culture. Mais la France est aussi un grand pays d’accueil de littératures d’ailleurs, ce qui, dans notre cas, a facilité la promotion d’une littérature « émergente ».”






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